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L'envers du regard

Episode 13

Audace et trou noir

Avec le sourire, il rend son passeport et sa carte d’embarquement au dernier retardataire puis il quitte son guichet pour aller attacher le cordon de sécurité. À présent, les écrans affichent « Enregistrement terminé ». Après avoir échangé quelques mots avec sa collègue, il se dirige vers une porte de service, passe son badge dans le lecteur et disparaît de l’autre côté. Je prends une grande inspiration. Ça y est, c’est le moment. Je vais enfin pouvoir discuter avec Julian. Depuis une demi-heure que je l’observe, assise sur un banc dans le hall bruyant, j’essaie de trouver une phrase d’accroche. « Bonjour. Julian, c’est bien ça ? On ne se connaît pas. Je suis une amie d’Isabelle... » Non, inutile de mêler mon amie à tout cela. « Bonjour, Julian. Ça va te paraître fou, mais je t’ai déjà vu quelque part. » Je lève les yeux au ciel. C’est pitoyable. Le mieux, c’est encore la vérité, aussi absurde soit-elle.
Je quitte mon poste d’observation pour rejoindre la porte réservée au personnel de l’aéroport. J’insère ma carte dans la fente et le voyant vert s’allume. J’entre d’une démarche assurée. À droite, ce sont les vestiaires. J’y ai déjà accompagné Isa un jour. Deux femmes discutent devant les casiers qui longent le mur. J’aperçois Julian au bout du couloir. Il entre dans une salle, je m’avance mais il ressort presque aussitôt en enfilant son manteau. Un collègue l’accompagne. Ensemble, ils se dirigent au fond du couloir et poussent la barre d’une lourde porte donnant sur l’extérieur. Je suis étonnée. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne s’embarrasse pas avec le règlement chez Air Europe. Nous avons la même sortie de secours dans la salle de pause de notre compagnie. Elle donne sur le tarmac, mais il est formellement interdit de l’ouvrir sauf en cas de force majeure. Un aéroport, ce n’est pas un moulin. Notre chef de service nous l’a assez souvent répété. Sans perdre plus de temps, je m’avance dans le couloir. Je ne tourne pas la tête en passant devant la porte ouverte de la salle de pause, d’où s’échappent des bavardages et des bruits de machine à café. Personne ne m’interpelle. J’atteins enfin la sortie de secours.
Dehors, un air frais me saisit. Je fais quelques pas entre les escaliers escamotables et les transpalettes alignés contre le mur, à l’ombre d’une passerelle d’embarquement. Celle-ci n’est reliée à aucun avion, pas plus que la suivante. Trois passerelles plus loin, j’aperçois un énorme Boeing de la compagnie Air Europe. Non loin de moi, Julian est avec son collègue. Ils discutent en fumant, au mépris du panneau d’interdiction pourtant explicite. Je reste plantée là, hésitante. Je n’ai toujours pas la moindre idée de la manière dont je vais l’aborder. Il faut que j’obtienne le maximum d’informations à son sujet. Où il habite, s’il a des ennemis, leur identité, leur adresse. Je n’oserais même pas en parler à mes meilleurs amis de peur de passer pour une folle, alors avec un inconnu ! Mais on est parfois plus audacieux quand on n’a rien à perdre, et en l’occurrence, la fin justifie amplement les moyens. Qui sait, me dis-je, non sans ironie, en détaillant sa silhouette athlétique et ses cheveux bruns savamment ébouriffés, ce sera peut-être le début d’une belle histoire d’amour.
Son collègue lui tape sur l’épaule avant de s’éloigner et je me décide. C’est le signal du destin. Si je ne me lance pas maintenant, je ne le ferai jamais. Il me suffit de penser à mon double, recroquevillée au fond de son placard, pour puiser le courage dont j’ai besoin.
Au même moment, Julian se tourne vers moi. Son regard vert émeraude me frappe. Je comprends le choix de mon reflet, cet homme correspond parfaitement à mes goûts. Il se rend compte que je le regarde, et lorsqu’il m’adresse un sourire encourageant qui creuse une petite fossette sur sa joue, je suis conquise. À mon tour, je lui souris en m’avançant.

« Excusez-moi, Julian c’est ça ?
– C’est bien moi, répond-il en faisant un pas dans ma direction. »

Seuls quelques mètres nous séparent encore. Il est là, devant moi, ses yeux somptueux remplis de questions. Quand soudain, il se fige. Pendant une fraction de seconde, c’est bête, mais je crois que mon visage lui évoque quelque chose. Pourtant, ce n’est pas moi qu’il regarde. Il ne regarde personne. Ses yeux se révulsent, il porte une main à sa poitrine et il s’effondre.

Hébétée, je murmure :

« Tout va bien ? »

C’est ridicule. Non, ça ne va pas. Enfin, je me ressaisis et je me précipite vers lui. Au même moment, son collègue accourt et j’entends des pas précipités dans mon dos. Julian disparaît rapidement sous une nuée de corps et je reste en retrait, les bras ballants.

***

Ils l’ont emmené sur une civière, mais il m’a suffi de voir le médecin secouer la tête en lui tenant le poignet pour comprendre. J’ignore combien de temps je suis restée devant la porte de service, sur le tarmac balayé par le vent. Je crois que quelqu’un m’a aperçue, car on est venu me parler et on m’a prise doucement par les épaules pour me conduire à l’intérieur. On m’a tapoté la joue, on a braqué une lumière sur mes yeux. J’ai reçu un jus d’orange et une piqûre. Puis deux femmes sont entrées. Elles portaient des uniformes bleus et des chapeaux avec un écusson tricolore. Elles m’ont posé des questions. Je crois avoir entendu ma voix, aussi. J’ai dit que j’étais venue voir Isabelle. Elles ont noté mon nom, mon adresse. Puis elles ont souri. Elles étaient gentilles, presque désolées. On m’a laissée seule pendant un moment. Je crois que j’ai dormi un peu. Enfin, j’ai compris que je pouvais m’en aller. J’ai récupéré ma veste sur le dossier d’une chaise, et mon sac à main. Une jeune femme en blanc m’a tendu un papier. Je l’ai pris et je suis sortie.

Debout dans le vaste terminal, je ne bouge pas. La frénésie, le volume sonore, le mouvement perpétuel me ramènent peu à peu à moi, après la bulle de coton dans laquelle j’ai flotté. Quelqu’un me bouscule en passant. Je sens la feuille de papier se froisser dans mon poing.
Oui, ça me revient. Je suis à l’aéroport.
Julian est mort d’une crise cardiaque. Ma seule piste s’est envolée. Son accident est-il lié à ce que j’ai aperçu dans le miroir ?
Pire encore, mon double est peut-être condamné à subir le même sort.
Je suis abattue, démunie, et pourtant je dois à tout prix trouver le moyen de nous sauver.

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