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L'envers du regard

Episode 2

Pinède, vaisselle et brosses à dents

« Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette… »

Les petits doigts moites de mon frère se referment sur mon menton. Il a cinq ans, moi huit, c’est le début des vacances d’été. Nous jouons dans la pinède, sur la couverture de pique-nique. C’est l’une de ces journées ensoleillées dont mes souvenirs sont peuplés.

« … le premier qui clignera aura une tapette. »

C’est notre version du jeu, à mon frère et moi. Le rire arrive trop rapidement. Cligner des yeux, par contre, ça peut durer longtemps. Très longtemps. Le regard plongé dans les yeux vert d’eau d’Alban, je le nargue en tirant la langue. Bien sûr, il éclate de rire. Mais ce n’est pas grave, à ce jeu, rire est permis. Un long moment s’écoule. Derrière la tignasse brune de mon frère, je distingue papa qui tourne lentement les pages de son livre. À côté de lui, son chapeau devant le visage, maman fait la sieste. Moi, je ne détourne pas les yeux. Je regarde mon frère sans le voir. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans ma vision périphérique. Ces mouvements flous que je distingue sans les regarder. On joue au ballon en contrebas, sur la plage. À gauche, un écureuil passe, son pelage roux étincelant dans les taches de soleil. On n’entend que les cris des enfants qui s’ébattent dans l’eau et le froissement léger des pages du livre. Et les cigales, bien sûr, mais c’est devenu un bruit de fond que l’on ne remarque presque plus.

« À quoi vous jouez, les enfants ? »

Mon père s’est levé, réveillant maman qui dormait la tête sur ses jambes.

« Ah, non ! Qu’est-ce qu’on avait dit ?
– Attends, papa. Encore une minute.
– Une minute ? C’est déjà beaucoup trop long. Il ne faut pas jouer à ça. »

Nos parents se sont rapprochés. Ils se penchent derrière Alban. Du coin de l’œil, je distingue la tête de ma mère. Nous savons très bien qu’il ne faut pas jouer à ça. Que ça abîme les yeux. Mais à cinq et huit ans, les recommandations pour une vue saine, on s’en fiche pas mal. Je vais gagner, je le sais. Je gagne toujours. Alban a déjà les yeux rouges, ils sont secs. Et comme il sent qu’il va perdre, ce morveux se tourne vers les parents en répondant :

« Ça y est, on a fini de toute façon. »

Quant à moi, les yeux aussi clairs et hydratés que jamais, je jette un œil sur ma jolie montre rouge étanche et j’annonce fièrement :

« Une minute et onze secondes. »

***

La soirée s’éternise. Ruben s’est fait larguer après deux ans de relation et il a un peu forcé sur le rouge. J’étouffe un bâillement derrière ma main et je croise le regard de Léa. Heureusement, ma belle-sœur comprend le signal et elle me dit en se levant :

« Tu m’aides à débarrasser, Carole ? »

Comme il n’y a rien de plus déprimant que Ruben, la morve au nez et le nez dans son verre, je saisis la balle au bond :

« Et à faire la vaisselle aussi. Comme d’habitude, tu laves, je sèche.
– On ne change pas une équipe qui gagne. »

Nous emportons les assiettes et, une fois dans la cuisine, je m’arme d’un torchon.

« Oh, là, là. Une heure vingt, déjà ? Je vais être fraîche demain, s’exclame Léa.
– Oui, c’est fou. Le temps passe à une vitesse quand on s’amuse !
– Arrête, me dit-elle sur un ton de reproche. Ce n’est pas drôle, le pauvre. »

Mais je devine le rire dans sa voix. Au même moment, Alban fait irruption dans la cuisine. Le plateau de fromages à la main, il se dirige vers le réfrigérateur. Je suis contente que mon frère ait trouvé une perle aussi précieuse que Léa. J’adore cette fille.

« Ne vous séparez jamais, tous les deux ! Sérieusement, je ne saurais pas qui choisir.
– On parle de moi ? demande-t-il. Avec ma chérie, c’est l’alchimie parfaite. »

Mon frère travaille dans un laboratoire de chimie. Je sens venir un autre de ses mauvais jeux de mots.

« Oui, je sais, dis-je en levant les yeux au ciel. L’alchimie pour un chimiste, c’est le comble.
– Ruben est parti ? s’enquiert Léa.
– Non, il a sombré sur le canapé. Le mieux, c’est qu’il passe la nuit ici.
– Alban, dis-je. Je te tiens, tu me tiens… Tu t’en souviens ?
Je regarde mon reflet inversé dans l’arrondi de la cuillère à soupe. Ça me fait un front énorme et une bouche minuscule.
– Le premier qui rira aura une tapette ? complète Léa.
– Pas vraiment, répond Alban avant de lui expliquer en quoi consistait notre version spéciale. »

Je ne suis jamais retournée chez l’ophtalmo depuis cette époque, mais une chose est sûre, mes yeux ne sont pas devenus plus secs avec le temps comme il l’avait prédit à mes parents. Apparemment, Alban et moi nous avons les globes oculaires mieux irrigués que la normale. Nous ne produisons pas plus de larmes, mais elles se répartissent uniformément sur la surface de l’œil sans déclencher le besoin de clignement qui, en toute logique, devrait se faire sentir au bout de quelques secondes. C’est une particularité un peu bête, j’ai longtemps cherché à quoi elle pourrait me servir mais à part gagner quelques défis en soirée, je ne vois pas. Tant pis, que voulez-vous, on ne choisit pas ses super pouvoirs.

***

Voilà maintenant deux semaines que j’essaie de reproduire les conditions qui ont mené à mon hallucination de la baignoire. Je prends des bains presque tous les jours, les yeux rivés sur le panneau de verre, mais il ne se passe rien. Je commence à croire que j’ai rêvé.
Ce matin, devant le miroir de la salle de bain, j’applique mon mascara avant de partir au travail. Un œil, puis l’autre, méthodiquement, sans bavure. J’ai les yeux en amande, plutôt rapprochés. Mes iris bleus ne le sont pas vraiment, ils sont presque gris, la pupille auréolée d’un orange aux tons de rouille.
Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette. Trois minute trente-trois, mon record. Soudain, mon reflet recule. Il s’écarte du miroir et continue sa routine du matin – ma routine du matin ! Hébétée, je le regarde. Il repose le mascara et s’empare du fard à paupières, qu’il applique consciencieusement vers l’extérieur de ses paupières. Après quelques instants de fascination, mes yeux glissent sur l’arrière-plan. Encore une fois, c’est la même salle de bain, à quelques subtilités près. Le tableau est à droite de la fenêtre, pas à gauche. Mon reflet porte des boucles d’oreilles créoles, moi pas. Au bord du lavabo, pas de savonnette mais du gel pour les mains.
Et il y a deux brosses à dents dans le verre.

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