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L'envers du regard

Episode 3

Infusion, café et rigueur scientifique

Nous sommes au mois d’avril, les températures sont encore fraîches. Allongée sur le lit, je regarde fixement le ventilateur du plafond. Il faudra que je le dépoussière avant l’été. C’est fou tout ce qui peut s’accumuler en dix mois. Ce soir, j’ai du mal à trouver le sommeil. Pourtant je fais partie de ces rares chanceux qui s’endorment dès que leur tête touche l’oreiller pour se réveiller huit heures plus tard, frais et dispos, prêts à affronter une nouvelle journée. Le sommeil du juste, à ce qu’on dit. Alors, en ce moment, je ne dois pas avoir la conscience tranquille, parce que je tourne et me retourne sous le drap, des questions plein la tête. Il paraît qu’en cas d’insomnie, mieux vaut se lever, boire une tisane et lire un peu en attendant le sommeil plutôt que de s’énerver dans son lit, les yeux ronds comme ceux d’un hibou. Je glisse les pieds dans mes chaussons et je rejoins la cuisine. Sans éclairer le plafonnier, guidée par le clair de lune qui filtre à travers la dentelle des rideaux, je fais bouillir de l’eau et me prépare une infusion aux fruits rouges. Puis je m’assieds en travers dans la bergère du salon, les genoux sur l’accoudoir, et je pose la tasse brûlante sur mon ventre. Tout en jouant négligemment avec le fil du sachet, je reviens sur les questions qui occupent mes pensées ces derniers temps.
Je ne suis pas folle. Naturellement, c’est ce que disent les fous, mais j’ai la certitude que je n’ai pas rêvé. J’ai vu mon reflet bouger, deux fois. C’était moi, sans être moi. Difficile à dire. Dans la vie, on est rarement amené à s’interroger sur la nature de son reflet. J’ai entendu dire que dans certaines cultures, les photos sont proscrites car on les accuse d’emprisonner l’âme des gens, comme si nous étions indissociables de nos représentations. C’est aussi le principe des malédictions vaudoues, je crois, exercer une influence sur l’image de la victime pour entraîner des conséquences dans le monde réel. Dans ces cas-là, nous ne formons qu’un avec nos diverses copies, pas l’inverse. Or mon reflet est un double parfait, jusqu’à ce qu’il se mette à évoluer de sa propre initiative. Et il ne s’agit pas simplement d’un décalage de quelques secondes, comme le film d’un passé ou d’un futur proches. Comment expliquer les différences entre le reflet du miroir et ma salle de bain, subtiles mais bien réelles ? La faïence ébréchée sur le mur de la baignoire, le tableau inversé et, bien sûr, les deux brosses à dents…
Une sensation de brûlure à la main me ramène brusquement à la réalité.

« Merde ! je m’exclame en redressant ma tasse avant de m’essuyer sur ma chemise de nuit. »

Je bois une gorgée tout en réfléchissant. Je ne peux pas rester dans l’incertitude à en perdre le sommeil. Déposant la tasse sur la table basse, je me penche vers le guéridon du téléphone et je m’empare d’un carnet et d’un stylo. J’entreprends alors de dresser la liste des différences entre mon reflet et la réalité, comme dans ces cahiers de jeux pour enfants sur lesquels je pouvais passer des heures. « Entoure les sept différences entre Minnie et son reflet ». Minnie porte des diamants d’oreille, je note, son reflet porte de grosses créoles en or. Minnie agrémente l’eau de son bain de quelques gouttes d’huiles essentielles, tandis que la baignoire de son reflet déborde de mousse.
Une fois la liste établie, je ne suis pas plus avancée. J’ai besoin d’observations plus précises, de rigueur scientifique. Un frisson me traverse et je tire le plaid sur le dossier de la bergère pour envelopper mes épaules – en avril, ne te découvre pas d’un fil.
Je note :

#1. Vitre de la baignoire.
Je lève les yeux un instant pour faire un rapide calcul avant de compléter :
#1. Vitre de la baignoire. Mardi 22 mars, ~ 20 h
#2. Miroir salle de bain. Lundi 8 avril, ~ 5 h 45

J’ajoute quelques éléments de contexte, puis je pose mon stylo. Deux fois, ce n’est pas suffisant pour en tirer des conclusions. Je dois trouver un moyen de réitérer l’expérience. J’ai remarqué que mon reflet se mettait à bouger après un long moment. Je ne suis pas du genre à passer des heures devant le miroir, amoureuse de mon reflet comme le Narcisse de la mythologie, c’est sans doute pour ça que je ne m’en étais encore jamais rendu compte. La prochaine fois, il faudra que je me chronomètre. Je dois absolument dégager un fil directeur dans la fréquence de ces apparitions. Déjà, une chose est sûre, ça ne se produit pas toujours au même endroit. La vitre de ma baignoire n’est pas maudite, pas plus que le verre de mon miroir. De toute façon, j’imagine mal les locataires précédents se livrer à des sortilèges sur le mobilier de l’appartement. Exit aussi l’idée de couloir temporel ou quoi que ce soit d’autre en lien avec ma position géographique.
Je suis plongée dans mes pensées quand une sonnerie provenant de la chambre me fait sursauter. Zut, mon réveil ! Le matin, déjà… La journée va être longue. Je n’ai pas dormi une seule seconde. En feuilletant le carnet aux pages noircies par mes nombreuses observations, je me dis qu’au moins je n’ai pas perdu mon temps. J’efface les dernières traces de fatigue sous une longue douche chaude avant de troquer ma tisane contre un café bien sucré.
L’arrêt de bus est situé juste en face de mon immeuble et il me reste encore dix minutes à tuer. C’est l’avantage quand on ne ferme pas l’œil de la nuit. Pas de sommeil donc pas de réveil, ni ces longs moments de flottement qui l’accompagnent et les trois alarmes successives, programmées à cinq minutes d’intervalle. Pas de repos pour les braves, c’est le secret des grands de ce monde, paraît-il. Enfin, nous verrons si Wonder Woman est toujours si fière en début d’après-midi, à l’heure fatidique du coup de barre. Je profite de ces dix minutes gagnées sur la nuit pour emporter mon café dans la salle de bain, où je me plante devant le miroir pour un bref tête à tête avec moi-même. En début de semaine, mes horaires sont toujours identiques. Si j’ai vu mon reflet bouger hier à la même heure, il se pourrait que… bingo !

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