la maison d'édition de séries littéraires

L'envers du regard

Episode 4

Strip-tease, dahu et vacances scolaires

Si les deux fois précédentes je me suis laissée gagner par l’émotion, cette fois j’opte pour une approche plus méthodique. Il doit bien y avoir une explication. Pas de panique. Mon reflet est en train de se coiffer. Des épingles pincées entre les lèvres, elle exécute un chignon irréprochable. J’observe plus attentivement ses traits. Je croyais avoir affaire à mon double parfait, mais peu à peu je remarque quelques nuances. Son visage est légèrement plus rond, ses joues moins creuses. Son maquillage est plus prononcé que le mien : du rouge écarlate sur les lèvres, des yeux de biche soulignés à l’eye-liner et des sourcils presque intégralement épilés redessinés par un trait de crayon arqué. Depuis une mauvaise chute lors d’une randonnée quand j’avais quinze ans, une petite cicatrice me barre la pommette, mais sa peau est lisse au même endroit. Elle a un petit diamant sur la narine, les mêmes boucles créoles que la veille aux oreilles et je devine quelques mèches blondes dans sa chevelure châtain. Elle termine par un nuage de laque avant de visser son chapeau sur le côté de sa tête. Un calot de feutre bleu. C’est alors que je remarque sa tenue et le badge sur sa veste. Ça alors, mon double travaille chez Air Europe, comme mon amie Isabelle.
Elle fouille dans l’un de ses tiroirs quand la porte s’ouvre. Je sursaute, à deux doigts de faire volte-face, mais avant de quitter mon reflet des yeux et de perdre le fil de ma vision, je me ressaisis. Cette fille, ce n’est pas moi. Et cet homme qui entre avec désinvolture dans la pièce, torse nu et les cheveux en bataille, n’est pas un intrus dans mon propre appartement. Il s’approche d’elle et l’enlace par-derrière avant de déposer un baiser sur son cou. Elle éclate de rire et lui parle, mais naturellement, je n’entends rien. Le nouveau venu s’enhardit et glisse sa main sous la veste de la compagnie aérienne, lui palpant la poitrine par-dessus son haut à col bateau. Stupéfaite, je les regarde avec fascination. Elle fait la moue et proteste mollement avant de se retourner, un grand sourire aux lèvres. Après un rapide baiser sur la bouche, elle sort de la salle de bain. L’homme reste un instant tourné vers la porte avant d’ouvrir le robinet de la douche. Lorsqu’il retire son caleçon d’un geste preste, je me dis qu’il est grand temps de mettre un terme au spectacle et je détourne enfin le regard, non sans un dernier coup d’œil gourmand au fessier qui disparaît derrière le rideau de douche.

***

Une bossa-nova dans les oreilles et mon sac sur les genoux, je regarde sans les voir les maisons qui défilent sur le trajet de la navette. Mes pensées reviennent sur la vision de ce matin. Qui est cette fille ? Bien sûr, c’est moi... et pourtant les différences sont notables. C’est moi si je n’avais pas glissé dans l’éboulement, cet été-là, dans la vallée d’Angouls ; si j’avais osé me faire percer le nez comme j’en ai eu envie à la fin de mes études ; si j’avais été un peu plus excentrique. J’ignore à quel moment ma personnalité s’est cristallisée pour faire de moi celle que je suis aujourd’hui. Il suffit peut-être d’infimes différences dans une histoire personnelle pour que telle influence, telle tendance prenne le pas sur telle autre. En tout cas, me dis-je avec un sourire, on ne regarde pas les mêmes youtubeuses beauté, c’est évident...
Un bip dans mes écouteurs m’annonce l’arrivée d’un texto. Si tôt ? C’est Léa.

Heure du conte à 17h15 :) Tu viendras ?
Je réponds :

Quel thème ? C’est Mireille ?

La chasse au dahu. Avec Mireille. Y aura des chocolats ;)

Vendu. À ce soir !

Ma belle-sœur travaille à la bibliothèque du centre-ville. Deux fois par mois, un bénévole de l’association culturelle vient donner une petite représentation aux enfants dans son établissement. J’ai eu l’occasion d’y assister un soir, un peu par hasard, alors que je ramenais des bouquins. Léa et moi, nous sommes tombées sous le charme de Mireille, une conteuse d’un certain âge au talent époustouflant. Elle n’a pas son pareil pour donner vie aux légendes locales et aux contes du monde entier. Elle accompagne ses histoires d’un tas d’accessoires variés, pipeaux, pattes d’ours, bâtons de sourcier... sans oublier les sachets de friandises qu’elle distribue dans les rangs après les séances. Chaque fois, elle fait salle comble.
La navette s’arrête au terminal des départs et je descends en saluant le chauffeur. Je me dirige vers les guichets U Fly. Les couloirs sont déjà bondés et le vacarme assourdissant. Je dois prendre mon mal en patience, ce n’est que la première semaine des vacances de Pâques et notre zone ouvre le bal. Un mois de festivités, de gamins braillards, de bagages à main trop volumineux, de billets perdus, de désolée-je-n’ai-plus-de-places-côté-hublot et d’appelez-moi-votre-supérieur-c’est-un-scandale. C’est comme ça toute l’année, bien sûr, mais en période de vacances il y a toujours cette frénésie dans l’air qui stresse même mes collègues les plus zen. Les clients sont en vacances, ils ont payé leurs billets plein pot et gare à celle qui remettrait en cause leur droit absolu à la détente et au plaisir en annonçant un retard ou un excédent de bagages.
Je m’apprête à entrer dans le vestiaire de la compagnie quand j’aperçois une silhouette familière dans la foule.

« Ruben ! je m’exclame. »

Tiens, mais qu’est-ce qu’il fiche ici ? Il ne m’entend pas. Je le rejoins à petites foulées.

« Ruben, quelle surprise !
– Oh, Carole. Tu pars en vacances ? »

Il a l’air un peu hagard, à côté de ses pompes. Comme d’habitude, depuis sa rupture.

« Euh, je travaille ici, tu as oublié ?
– Mais oui ! Je suis bête. Excuse-moi, je n’ai pas beaucoup de temps. Il faut que je file.
– Tu es en mission ? »

Ruben est policier. Il travaille au SRPJ local. Il y a constamment des agents dans l’aéroport, mais je ne l’avais encore jamais vu en service chez nous.

« Non, non, s’empresse-t-il de me répondre. Je suis venu chercher quelqu’un.
– D’accord. Moi aussi, j’y vais. Je commence dans un quart d’heure, dis-je en désignant la file de passagers qui se bousculent devant les cordons de sécurité de nos guichets encore fermés. New York, Reykjavik et Casablanca... Le monde à prix U Fly ! j’ajoute en imitant le slogan de notre compagnie.
– Bon courage, alors ! lance Ruben en s’éloignant déjà, le regard fuyant. »

Le pauvre, ça ne s’arrange pas. Il va vraiment falloir qu’on lui trouve quelqu’un, et vite. J’en parlerai à Léa ce soir, pendant la chasse au dahu. Qui sait, elle a peut-être des copines célibataires un peu désespérées...

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter