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L'envers du regard

Episode 5

Échasses, Google et véranda

« On les entend encore, clap, clop... le soir dans les alpages, clap, clop... »

À quatre pattes sur le sol en mousse, les mains dans des sabots de bois verni, les enfants s’appliquent à imiter les pas cadencés de la conteuse.

« Sur les pentes rocheuses, clap, clop... et les côteaux herbeux, clap, clop... »

À l’avant de la salle, juchée sur des échasses, Mireille donne le rythme à ses apprentis dahus.

« Condamnés par ce biais, clap, clop... depuis le fond des âges, clap, clop... »

Léa me donne un petit coup d’épaule et je baisse les yeux vers le bol qu’elle me tend. Je pioche une crotte de dahu que je croque avant de faire passer les friandises à mon voisin.

« À vivre inclinés, clap, clop... et n’être jamais deux, clap, clop... »

Cette femme est extraordinaire. Elle sait capter l’intérêt des petits comme des grands. On entendrait une mouche voler parmi les rangées de bambins, c’est dire ! Enfin, on tire les rideaux et la lumière envahit la salle. À regret, nous quittons les montagnes pour revenir dans la bibliothèque de quartier et j’applaudis avec tous les parents.

« C’est officiel, je veux retourner en enfance.
– C’est déjà fait, me taquine Léa. Tu as presque un filet de bave au coin des lèvres. »

Je m’essuie la bouche d’un revers de la main avant de demander :

« Et où sont passées les crottes de dahu ?
– Ça te dit un café ? Je finis dans un quart d’heure.
– Super, je vais faire un tour en attendant. »

Mes parents nous amenaient souvent à la bibliothèque, mon frère et moi, quand nous étions petits. L’agencement a changé depuis, mais il y a toujours cette odeur et cette atmosphère si familières. Je flâne le long de la grande baie vitrée. En contrebas, sur le parvis, les passants vont et viennent. Mes pas me conduisent vers l’allée des beaux-arts. Contrairement à mon frère, je n’ai pas vraiment le goût de la littérature. Il m’arrive de lire, quelquefois, mais ma capacité de concentration est plutôt limitée et je me lasse vite. Quand nos parents nous demandaient d’emprunter des livres à la bibliothèque, je rusais toujours en choisissant peu de texte et beaucoup d’images. La tête penchée, je parcours les titres au dos des ouvrages lorsque j’aperçois une silhouette en face de moi. Elle semble calquer ses mouvements sur les miens. Je me fige une fraction de seconde. L’instant d’après, je me détends en secouant la tête. Ce n’est pas mon reflet qui me poursuit, simplement une femme dans la rangée voisine. Décidément, cette histoire vire à l’obsession. J’extrais un volume de son étagère et je vais m’installer sur un fauteuil, devant la baie vitrée.
C’est un ouvrage sur les femmes peintres, que je feuillette négligemment. Une image attire mon attention. On y voit une fillette, concentrée, la tête penchée sur son reflet dans un miroir qu’elle tient entre ses mains. Un tableau peint par Élisabeth Vigée Le Brun au dix-huitième siècle. Je me demande si je peux trouver des informations sur les miroirs et sur les propriétés magiques qu’on leur prête à la bibliothèque. La nuit dernière, j’ai bien tenté quelques recherches sur internet, mais je me suis cantonnée aux témoignages d’expériences similaires à la mienne, sans grand succès. Comme j’ai du temps à tuer, autant aller faire un tour dans l’allée des mythes et légendes.
Là-bas, je rencontre Mireille. Elle vient ranger quelques recueils de contes.

« Vous avez été formidable, comme toujours, lui dis-je.
– Merci Carole ! Je n’étais pas sûre de moi avec cette histoire-là, répond-elle en désignant les livres qu’elle vient de rapporter. J’avoue que j’avais des lacunes en dahu.
– Et les échasses, quelle performance !
– Oh, quand on a roulé sa bosse dans les arts du spectacle, c’est aussi élémentaire que les tables de multiplication. »

Je me surprends alors à demander :

« Je cherche des légendes sur les miroirs, les reflets, ce genre de trucs. Ça vous dit quelque chose ?
– Voyons... Narcisse, bien sûr. Blanche-Neige. Le miroir d’Alexandre Le Grand, pour chasser les dangereux basilics. Les sept ans de malheur. Et les légendes urbaines, avec Bloody Mary, le diable et les démons qui apparaissent à minuit. Ce ne sont pas les histoires qui manquent. Tiens, celui-ci par exemple, qui recense les superstitions du monde entier. C’est un pavé, mais tout est classé par mots-clés.
– Merci pour ces idées. Je crois que je chercherai sur Google, ce sera sûrement plus complet.
– Oh, oh, dit-elle en baissant la voix et en feignant de regarder autour d’elle pour s’assurer que personne ne nous entende. Ne prononce plus jamais ce mot dans une bibliothèque. Il paraît que ça porte malheur. »

J’éclate de rire et prends congé de la conteuse débonnaire pour rejoindre Léa derrière sa banque de prêt.

***

Nous sommes attablées dans la véranda du café des Arts, au dernier étage de la bibliothèque. J’ai commandé un thé, et Léa un latte à la vanille. Il fait chaud sous la verrière, je quitte mon gilet de costume que je plie sur le dossier de ma chaise.

« Devine qui j’ai croisé aujourd’hui à l’aéroport ?
– Je ne sais pas, répond Léa en recueillant sur sa cuillère la mousse du café au lait.
– Ruben ! Apparemment, il venait chercher quelqu’un. Dans le hall des départs, c’est bizarre. Tu le connais bien, toi ?
– C’est un bon copain d’Alban mais ça faisait un moment qu’on ne l’avait pas revu. Depuis sa rupture, on dirait qu’il a pris un abonnement à la maison.
– Il travaille toujours avec son ex, non ? Ça ne doit pas être facile.
– C’est rien de le dire. En plus, tu sais, c’est sa chef de service au SRPJ. On lui a conseillé de se faire muter, de changer de département, mais il croit encore que ça va s’arranger. Je te jure, il s’est mis en tête qu’il allait l’impressionner en devenant un héros ou je ne sais quoi. Il faut vraiment qu’il passe à autre chose sinon il va devenir dingue. Et je vais devenir dingue.
– Tu vois ma copine Isabelle, chez Air Europe ? Une grande métisse, très fine.
– Oui, elle était avec toi au restau japonais la dernière fois, c’est ça ?
– Voilà, c’est elle. Je me disais qu’on pourrait les présenter, qu’est-ce que tu en penses ?
– En ce moment, Ruben ce n’est pas un cadeau, me dit-elle. La pauvre, elle prendrait ses jambes à son cou. »

Au même moment, son téléphone sonne.

« C’est Alban. Il faut que je le prévienne que je ne rentre pas tout de suite. »

Elle décroche et discute avec mon frère pendant un moment. Je bois quelques gorgées. Les poutres en acier du plafond de la véranda se reflètent dans mon thé à la menthe. J’avance la tête au-dessus de ma tasse et je rencontre mon regard. Léa est en train de dicter une liste de courses quand je l’aperçois. Mon double. Je sais que c’est elle parce qu’elle bouge. Elle soupire. Malgré les ondulations légères qui troublent la surface ambrée, je remarque des larmes sous ses yeux. Elle s’essuie les joues et se ronge un ongle.

« Alors, on parlait de quoi ? me demande Léa en raccrochant. Isabelle et Ruben. Ouais, faut voir... »

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