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L'envers du regard

Episode 6

Chemisier à jabot et larves de charançon

Dans le salon, le fer crachote avec impatience. Je termine de vider le sèche-linge et je hisse le panier contre ma hanche puis je referme le vaste placard de la salle de bain sur les deux machines côte à côte et je rejoins la planche dans le salon. Pour faire passer la pilule – j’ai une sainte horreur du repassage –, j’allume la télé. Nous sommes vendredi soir, mon émission préférée passe sur une chaîne du câble. Un tour du monde des saveurs, sous la forme d’une télé-réalité où des apprentis cuisiniers tentent de reproduire les plats qui leur sont présentés dans chaque pays qu’ils traversent, le tout agrémenté d’un séjour chez l’habitant et de petits reportages de découverte. En fin d’émission, un jury élimine le candidat le moins performant. J’imagine souvent les réunions des grandes chaînes de télé, au moment de choisir les programmes de l’année. Ils appellent la miss du tirage du loto et remplacent ses boules par les thèmes qui ont cartonné l’année passée : spectacle de variétés, jeu télévisé, émission policière, déco, mode, télé-crochet... puis ils remuent le tout et, avec son sourire ultra-bright, la miss annonce le combo gagnant. Cette année, on a mélangé cuisine, voyage et émission éliminatoire pour obtenir le prime-time du vendredi soir. Apparemment c’est soirée repassage dans beaucoup de foyers, parce que j’ai lu quelque part que l’émission battait des records d’audience.
Tandis que la caméra survole un fleuve boueux moucheté de pirogues, je soupire en piochant une chemise dans le panier. Rien que pour ça, je regrette de ne pas avoir postulé chez Air Europe comme Isa – et mon double. Les hôtesses portent de simples hauts blancs à col bateau que l’on aperçoit à peine sous leurs vestes bleu marine. Chez U Fly, en revanche, la tenue de rigueur est un chemisier à jabot d’un blanc immaculé souligné par un gilet de costume bordeaux. Cette fantaisie du styliste suédois auquel la compagnie a fait appel nous donne un petit côté pirates (de l’air, une blague qui fait fureur dans le hall B des départs). Seuls ceux qui ont déjà eu à repasser un chemisier à jabot peuvent compatir à mes tourments. Les vêtements se succèdent sur le dossier de la chaise avant de rejoindre les cintres dans la penderie. La première page de publicité se termine quand je débranche enfin le fer à repasser.
Je réchauffe un bol de soupe et je me laisse tomber dans le canapé pour regarder la suite de l’émission, l’esprit plus léger. À l’écran, Tiggy et Jean-Jacques font la grimace tandis que, dans leurs poêles à frire, de grosses larves brunissent lentement. Je ne vois plus du même œil les croûtons à l’ail qui flottent dans mon potage et je mets le bol de côté en attendant la fin de la séquence. J’ai le dégoût facile, ne vous en déplaise.
Un œil sur les péripéties exotiques des cuisiniers en herbe, je prends mon téléphone et relis les notes que j’ai prises dans l’après-midi. Blanche-Neige. Alexandre Le Grand. Bloody Mary. Les noms lancés pêle-mêle par Mireille à la bibliothèque me donnent envie d’explorer certaines pistes. Après quelques recherches et détours infructueux, j’entreprends de noter sur mon carnet, dans les grandes lignes, les diverses croyances au sujet des reflets. Je ne tarde pas à relever plusieurs points communs à toutes mes lectures. Depuis l’Afrique subsaharienne jusqu’aux cimes du Népal, en passant par les steppes mongoles et les îles du Pacifique, on établit un lien direct entre l’âme d’une personne et son reflet. D’après certaines légendes, fixer longuement son reflet reviendrait à ouvrir une sorte de boîte de Pandore, un canal par lequel divers maux se répandraient d’un monde à un autre. Pour dissuader les curieux de tenter l’expérience, on a élaboré des contes à glacer le sang : l’apparition du diable, d’un reflet qui vous dévore ou encore du visage d’un mort. Un élément commun à toutes les cultures attire aussi mon attention. Quand votre reflet disparaît, vous disparaissez aussi. On n’échappe pas à la mort, et c’est également valable pour le double astral des Égyptiens, l’ombre ou l’écho des Algonquins d’Amérique et le doppelgänger allemand. Vous mourez, et tous vos autres meurent avec vous.
C’est l’heure de la dégustation de larves de charançon quand je referme enfin mon carnet. J’ai beau avoir les deux pieds sur terre et me targuer d’être cartésienne, je sais ce que j’ai vu. Pour qu’un phénomène soit repris dans les mythologies du monde entier, il doit bien y avoir un fond de vérité ou tout du moins une observation commune. Comme le disait Jean-Jacques en Argentine dans l’émission de vendredi dernier : « C’est fou, le pain est l’aliment de base dans presque toutes les cultures. »
Peu avant la fin du programme, une idée me vient. Certains jours, mon double est dans la salle de bain à la même heure que moi. Nous menons des vies plutôt semblables. Il se pourrait que nous ayons certains goûts en commun. Elle consacre peut-être ses vendredis soirs au repassage et à la cuisine du monde. Quand j’appuie sur la télécommande et que l’écran devient noir, je ne tarde pas à découvrir ce que je cherchais. Dans le reflet plat en face de moi, il y a un couple blotti l’un contre l’autre sur le canapé. En me voyant dans les bras d’un homme inconnu, j’éprouve un pincement au cœur. Aussitôt, ma soupe froide et ma planche à repasser me paraissent bien fades. J’agite la main, mais bien sûr, ils ne me voient pas. Elle est allongée sur le côté, la tête sur la cuisse de son homme, dont l’autre jambe tressaute nerveusement. Il lui caresse distraitement les cheveux. De temps à autre, il jette un coup d’œil à son téléphone, sur l’accoudoir du canapé. Les genoux ramenés contre sa poitrine en position fœtale, mon double se ronge l’ongle du pouce. Ils ont l’air fébrile, à fleur de peau. Ensemble, mais chacun dans ses pensées. J’ignore s’ils regardent la même émission que moi, mais de toute évidence, les larves sautées les laissent de marbre. Quand même, un câlin devant la télé le vendredi soir, ce doit être agréable. Ça fait si longtemps que je ne me rappelle même plus l’effet que ça fait. En posant les yeux sur les petits hauts à col bateau pliés sur le dossier de la chaise, derrière eux, je pousse un soupir frustré. Un homme et zéro chemisier à jabot. C’est trop demander ?

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