la maison d'édition de séries littéraires

L'envers du regard

Episode 7

Compote, célibat et terminal des départs

Quand j’entre dans le hall des départs, le lendemain matin, mes pas me conduisent directement jusqu’à la machine à café. L’épaule contre le distributeur comme si j’avais du mal à tenir debout, j’attends que mon expresso coule dans le gobelet en plastique. Je me trouve juste en face du kiosque à journaux. En voyant Mélanie, la vendeuse, en grande conversation avec un solide gaillard au crâne rasé, je me redresse vivement. Non mais, je rêve... Comme s’il avait senti mon regard perçant, Ruben se retourne vers la foule des voyageurs qui se masse déjà devant le cordon de sécurité. J’agite la main, mais ses yeux glissent sur moi sans me voir. On dirait qu’il cherche quelque chose ou quelqu’un. Mélanie est retournée derrière sa caisse.

« Excusez-moi, mademoiselle, votre café...
– Oh oui, bien sûr. Merci. »

Je m’empresse de récupérer le gobelet et je libère la place pour aller retrouver mon guichet.

***

Isa est déjà installée quand je pose mon plateau sur les rails de la cafétéria. Elle m’aperçoit de loin et désigne la chaise en face d’elle. Je commande un poulet basquaise, je choisis une compote pour le dessert et je paie avant de rejoindre mon amie.

« J’arrive à peine, m’annonce-t-elle. Je n’ai que trois quarts d’heure à midi, Marina est absente et Julian m’a collée à sa place.
– Si ça peut te permettre de terminer plus tôt, dis-je en remplissant nos verres d’eau.
– Non, tu penses. Mais je pourrai peut-être négocier un samedi d’ici la fin des vacances. D’autant plus que ce week-end, je suis de nuit. Ce serait amplement mérité. »

Nous bavardons boulot et projets de week-end. Elle aimerait se libérer quelques jours pour aller à Tel-Aviv où sa cousine a signé un contrat de six mois dans un centre culturel français.

« Et toi, Carole, des envies de voyage ?
– Étant donné que j’ai grillé la majeure partie de mes points pour mon séjour à New York l’an dernier, je vais attendre de me renflouer un peu. »

Ma compagnie aérienne propose à ses employés des réductions sur ses vols hors saison, sous forme d’accumulation de points.

« On pourrait s’offrir une escapade en célibataires cet été, qu’en penses-tu ? »

Je creuse mon petit pain pour en extraire la mie tout en réfléchissant.

« Euh, les seuls voyages que je peux me permettre en ce moment sont sur les strapontins des vols hors saison. Et puis, j’ajoute en agitant ma fourchette, combien tu paries que cet été tu ne seras déjà plus célibataire ?
– Tu rigoles ? Ne parle pas de malheur ! Je compte bien profiter de ma liberté. »

Cela fait quelques semaines qu’Isa a rompu avec son ex petit ami, Maxime Vanderbilt, pilote de ligne et coureur d’hôtesses à ses heures perdues. Je la connais trop bien pour savoir qu’elle ne restera pas célibataire longtemps. Elle est splendide et les hommes se bousculent au portillon pour tenter l’aventure. Mais si elle rêve d’un long-courrier, malheureusement, elle semble plutôt abonnée aux vols directs et sans escale. J’ai beau la mettre en garde contre les collectionneurs, elle croit toujours aux belles paroles. Au fond, je me demande si elle ne fait pas exprès de se saboter par peur de l’engagement. En présence d’un bellâtre qui empeste l’infidélité à des kilomètres, on dirait que son inconscient se met à lui jouer une musique d’ascenseur et engourdit tout son bon sens. C’est sûrement de la psychologie de comptoir, mais je ne vois que ça : Isabelle est intelligente et j’ai du mal à croire qu’elle ne sente pas venir la catastrophe aérienne, comme avec son beau pilote de ligne.

« Je sais, m’a-t-elle dit un jour où je lui faisais cette remarque. C’est terrible, mais le célibat ça m’angoisse trop ! Je t’admire, tu sais. J’aimerais tellement être comme toi. »

Allez savoir pourquoi, tous mes amis me cataloguent comme l’éternelle célibataire qui s’assume. Pourtant, j’ai vécu deux fois en couple – des relations de plusieurs années dont la dernière remonte à deux ans –, mais tout le monde semble avoir oublié. Il faut dire que vivre seule, j’aime bien. C’est difficile à admettre dans une société qui vante à tout bout de champ l’amour, le sexe et la vie de famille, mais je n’éprouve aucune urgence. Bien sûr par moments, comme hier soir, il me manque des bras où me blottir, quelqu’un avec qui partager des commentaires devant mes émissions préférées. Oh, et le repassage aussi. « Je souffre de dépendance affective », m’a expliqué Isa. De ce point de vue, je dois reconnaître que sa beauté ne l’aide pas à se faire violence.

« En parlant de célibataires, dis-je en terminant ma compote. Je t’ai déjà parlé de mon copain Ruben ?
– Non, répond Isa sur un ton circonspect.
– C’est un type génial, un ami de mon frère. Il sort d’une relation difficile et il a le moral à zéro en ce moment. Je suis sûre que vous accrocheriez bien, tous les deux...
– Il est beau gosse ?
– Isa ! dis-je en soupirant. »

Nous avons souvent discuté de l’attention excessive qu’elle accordait au physique. Je suis convaincue qu’elle est passée à côté de types formidables à cause de ça. Elle est persuadée que ces choses-là ne se commandent pas, mais je dois dire qu’elle ne fait aucun effort. Décidément, chassez le naturel...

« Bon, tu as de la chance, il se trouve que oui, il est plutôt pas mal.
– Hmm, répond-elle d’un air soupçonneux. S’il est si génial et beau gosse que ça, pourquoi tu ne te le gardes pas pour toi ?
– Pouah, non ! Enfin, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais Ruben fait partie du paysage depuis l’école primaire. C’est comme un frère pour mon frère, alors en toute logique... tu vois, quoi. Non, je ne pourrais pas. Tu voudras que je te le présente à l’occasion ?
– Pourquoi pas ? Oh là là, l’heure tourne. Tu pourrais m’accompagner jusqu’au terminal ? »

Nous rapportons nos plateaux et sortons de la cafétéria. Nous sommes sur le tapis roulant en direction du terminal d’Isa quand Ruben nous croise en sens inverse. Cette fois, je l’interpelle et je lui fais signe de nous attendre de l’autre côté. En parlant du loup...

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter