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L'envers du regard

Episode 8

Julian, coup de fil et linge sale

« C’est lui ? me demande Isa. »

Elle a les yeux qui pétillent et je vois qu’elle réprime un sourire. Je me réjouis d’avoir vu juste. Je ne me demande même pas si elle va lui plaire, c’est gagné d’avance. Maintenant, il faut aussi qu’ils se trouvent des atomes crochus, et surtout, que Ruben arrête de se morfondre. Quand nous arrivons au bout du tapis et l’empruntons en sens inverse, Isa m’interroge :

« Mais qu’est-ce que je vais lui dire ?
– Rien du tout, tu es avec moi et il passait par là, c’est l’excuse parfaite.
– Au fait, tu ne m’as pas dit ce qu’il fait dans la vie.
– Il n’est pas pilote, ne t’inquiète pas.
– Dis donc, j’ai l’impression que cette histoire t’a encore plus traumatisée que moi. Ils ne sont pas tous comme Maxime, tu sais ?
– Peut-être, en tout cas les pilotes ne m’inspirent pas confiance. Non, Ruben travaille dans la police. »

Isa ne répond pas et je me tourne vers elle. Si son sourire s’attarde encore sur son visage, il ne se reflète plus dans ses yeux. Après un bref coup d’œil à sa montre, elle change de jambe d’appui et me lance :

« Il faut vraiment que j’y aille. Julian va me tuer si j’arrive en retard.
– Qu’est-ce qui te prend ? On va lui parler. C’est l’affaire de quelques minutes.
– Bon, d’accord, mais ensuite on file. »

Elle hisse son sac à main sur son épaule, puis elle ajuste son calot de feutre sur sa tête. Je sais qu’elle est nerveuse. Soit ce Julian est un véritable tyran qui martyrise son personnel, soit quelque chose l’a perturbée dans ce que j’ai dit. Je me retourne vers le bout du tapis roulant et je cherche Ruben du regard. Mais une fois de plus il s’est éclipsé sans m’attendre. Ce petit manège commence à bien faire. Je m’excuse auprès d’Isa, qui semble plus soulagée qu’autre chose, et j’envoie un texto cinglant à Ruben :

Ça t’arrive de dire bonjour ?

Sa réponse me parvient moins d’une minute plus tard :

Excuse-moi, j’étais hyper pressé. On se voit samedi chez Alban ?

Je ne daigne même pas lui répondre et je range mon téléphone dans ma poche.
Bientôt, nous arrivons au terminal où sont installés les guichets de la compagnie Air Europe. C’est un hall immense, baigné de lumière. Des tableaux se succèdent le long des murs, il s’agit d’une exposition thématique organisée dans le cadre du nouveau partenariat entre l’aéroport et le département culturel de la région. Il faut croire que le terminal des vols low cost n’intéresse pas les artistes car, chez U Fly, nous n’avons pas eu l’honneur de recevoir le moindre tableau. « Ailleurs et Culture », peut-être, mais uniquement en première classe.
Je m’apprête à prendre congé d’Isabelle pour jeter un œil à l’exposition quand soudain je me fige. Ce n’est pas possible, j’ai des hallucinations. À quelques mètres de là, derrière un guichet Air Europe, se trouve un beau brun aux lunettes à monture noire, cravate impeccable et veste de la compagnie. Cet homme n’est autre que le petit ami de mon reflet dans le miroir, la jolie paire de fesses sous la douche ; les bras attentionnés sur le canapé, hier soir. Je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Bien sûr, il ne me connaît pas, mais dans une autre vie, nous sommes plutôt proches tous les deux. Je m’efforce d’oublier la scène d’intimité que j’ai surprise l’autre matin dans la salle de bain, mais je reste mortifiée.

« Isabelle, c’est qui ce type ?
– Lui ? Je n’arrête pas de t’en parler. C’est Julian, mon chef de service. »

***

Une fois n’est pas coutume, les yeux commencent à me brûler et je cligne frénétiquement des paupières. Sur chaque joue, une larme m’échappe. Qu’à cela ne tienne. Je dois absolument la voir, les voir. Ça fait deux heures que je m’use les yeux dans le miroir de la salle de bain, elle va bien finir par arriver. Si elle me ressemble, elle ne peut pas se coucher sans s’être démaquillée ni brossé les dents. Ce n’est qu’une question de temps. Il faut que j’entre en communication avec elle, d’une façon ou d’une autre. C’est trop bête d’avoir son double à portée de main, sa sœur jumelle, son alter-ego, sans pouvoir échanger avec elle. Et Julian... Mon Dieu, Julian ! Que dois-je déduire de cette rencontre ? Que nous sommes faits l’un pour l’autre, comme dans ma vie parallèle ? Je ne le connais même pas. Après une pause de quelques minutes je me remets à la tâche. Je m’acharne à fixer mon reflet du regard sans ciller. Le mystère a assez duré. Je ne peux pas me contenter des légendes de Mireille. Il me faut des réponses.
Enfin, alors que dans le salon retentit pour la troisième fois de la soirée l’introduction à la trompette de Dos Gardenias, de l’album Buena Vista Social Club programmé sur lecture aléatoire, elle m’apparaît. L’autre Carole. À côté d’elle, une brosse à dents dans la bouche, l’autre Julian. Je lève le poing et je donne quelques coups légers sur le miroir. Aucune réaction. C’est logique, le son ne passe pas – du moins je ne les ai jamais entendus. J’agite les bras au-dessus de ma tête en sautant comme une folle devant le lavabo, mais toujours rien. Je colle mon nez contre le reflet et je fais toutes sortes de grimaces. Rien n’y fait. La communication semble impossible. Au bout d’un moment, elle se rince la bouche et quitte la salle de bain. Je n’ai toujours pas dit mon dernier mot. À nous deux, Julian. Sans quitter le miroir des yeux, je me décale sur la gauche pour me placer juste en face de lui et je plante mon regard dans le sien.
Au même moment, il baisse la tête et glisse la main dans la poche de son pantalon de pyjama rayé. Ce qu’il découvre sur l’écran de son téléphone semble lui faire un choc, car il s’immobilise, s’empresse de cracher dans le lavabo et va fermer délicatement la porte de la salle de bain. Puis il vient s’asseoir sur l’abattant des toilettes et décroche. Il est fébrile, sa jambe tressaute tandis qu’il parle. Il a posé sa main devant sa bouche, comme pour faire le moins de bruit possible et je ne parviens pas à lire sur ses lèvres. De temps à autre, il jette un coup d’œil inquiet en direction de la porte. Ne me dites pas qu’il la trompe ! Se pourrait-il que mon double aussi soit abonné aux enfoirés, comme Isa ? Il finit par se lever d’un bond en regardant sa montre, puis il dit quelque chose avant de raccrocher. Je le vois faire les cent pas devant le miroir, la main dans ses cheveux hirsutes. Enfin, il s’arrête. On dirait qu’il a pris une décision. Il ouvre le grand placard où je découvre une machine à laver et un sèche-linge à hublot frontal empilés, il s’empare d’un jean et d’un sweat à capuche dans le panier à linge sale, sur le sol du placard, et après s’être habillé en toute hâte, il sort en trombe de la pièce.

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