la maison d'édition de séries littéraires

L'envers du regard

Episode 9

Tian aux légumes, héroïne et jeu de mimes

« Bon, on passe à table, ça le fera venir... déclare Alban en emportant à la cuisine le plateau des apéritifs. »

Ce soir, il n’y a que mon frère, Léa, deux amis à eux, chacun nommé Thomas, et moi. Pour se distinguer, Thomas et Thomas se surnomment Tom-Tom et Nana. Thomas « Tom-Tom » travaille au labo avec mon frère. Ils se sont toujours appréciés, mais Thomas étant un fêtard invétéré, ce n’est qu’en rencontrant « Nana » et en adoptant un rythme de vie tranquille qu’il s’est mis à fréquenter plus assidûment nos soirées. Ruben devait se joindre à nous mais l’heure tourne et il n’est toujours pas arrivé.
Le four a sonné, annonçant que le rôti est cuit à point, et nous prenons place autour de la table de la salle à manger. Quand Léa apporte les assiettes et les dépose devant nous, je m’extasie. Son tian est magnifique, les légumes sont colorés, cuits, mais encore croquants, et surtout, ils forment de jolies colonnes parfaitement droites. Chaque fois que j’ai tenté l’expérience, je me suis retrouvée avec une sorte de ratatouille aqueuse et ramollie.

« Décidément, s’exclame Tom-Tom, vous mettez toujours les petits plats dans les grands. »

Léa remplit nos verres et nous entamons le repas.

« Délicieux ! se pâme Nana. À qui doit-on le délice du jour ?
– Alban pour la viande, et les légumes, c’est moi. »

Depuis que mon frère et Léa vivent ensemble, ils laissent libre cours à leur passion pour la cuisine, dans une sorte de compétition complémentaire qui les pousse constamment à se surpasser, pour le plus grand plaisir de notre groupe d’amis. Quand mon frère annonce : « Ce sera à la bonne franquette », on peut être certain du contraire.

« Si Ruben ne vient pas, on peut tirer un trait sur le Time’s Up !
– Pas forcément, il y a une variante pour les nombres impairs, répond mon frère. »

Cela fait quelque temps que nos soirées se terminent immanquablement par un jeu de société. Comme nous nous retrouvons toujours chez Alban et Léa, leur collection s’est agrandie et ils connaissent toutes les règles sur le bout des doigts.

« En parlant de Ruben, quelqu’un sait ce qu’il fiche à l’aéroport presque tous les jours en ce moment ? »

Je me tourne vers Léa.

« J’ai voulu lui présenter Isa, tu sais, mais ce crétin a filé avant même qu’on le rejoigne. »

Ma belle-sœur lève les yeux au plafond.

« Moi, je jette l’éponge, déclare-t-elle. »

Alban réfléchit un moment, sa fourchette en l’air, puis il avance :

« C’est peut-être lié à cette affaire du début de l’année, à l’aéroport.
– Une affaire à l’aéroport ? Ça ne me dit rien.
– Ah bon ? Je pensais que tu étais au courant. Cela dit, c’était plutôt confidentiel, à ce qu’il m’a expliqué. Un pilote qui transportait de l’héroïne, ça ne te dit rien ?
– Euh, je tombe des nues, là. Raconte.
– Il bossait chez Air Europe, je crois.
– Tiens, c’est la compagnie d’Isabelle, non ? fait Léa.
– Oui. Elle ne m’en a pas parlé. C’est bizarre. Tu en es sûr ?
– Attends, tu me fais douter. À vérifier... En tout cas, c’est certain qu’ils ont arrêté un pilote. »

Tom-Tom a déjà dégainé son téléphone.

« Non, rien... dit-il en effleurant l’écran pour faire défiler la page de recherche. Ah si, voilà. Dites donc, ça n’a pas fait les gros titres. C’est bien chez Air Europe. Un pilote faisait passer de l’héroïne sur des vols en provenance de Turquie et de Russie. Mais l’article est très succinct.
– En même temps, ce genre d’affaires, ce ne doit pas être rare, commente Nana.
– Quand même, je réponds. Ça n’arrive pas tous les jours. Et dans la compagnie d’Isabelle, en plus... Il y a le nom du pilote ?
– Non, pas sur ce site. »

Je me sens complètement à côté de la plaque. Une affaire pareille, dans mon aéroport. Bien sûr, Nana a raison, ce sont des choses qui arrivent, mais c’est plutôt rare. La semaine dernière, chez Air Europe justement, un hamster qui voyageait dans une cage en soute est resté pendant trois jours au bureau sanitaire sans que son propriétaire ne vienne le récupérer. En salle de pause, à la cafétéria et derrière les guichets, on n’a parlé que de ça jusqu’au dénouement de l’affaire. Alors si un pilote avait été arrêté pour trafic de drogue, l’information n’aurait pas pu m’échapper.
À la fin du repas, nous quittons la table pour nous installer dans le salon. Je m’assieds sur le canapé et je me tourne vers l’étagère de jeux de société pour passer en revue les options de ce soir.

« Jeu d’ambiance ou de stratégie ?
– Après ce repas gargantuesque, répond Nana qui a fait honneur au plateau de fromages et s’est laissé convaincre de manger la crème brûlée de Ruben, je veux bien un petit jeu de mimes, ou quelque chose qui fait bouger. »

Le coussin s’enfonce à côté de moi quand Tom-Tom se laisse tomber sur le canapé.

« Regarde, me dit-il. »

Il me tend son téléphone et je me penche pour le regarder. C’est une vidéo.

« Qu’est-ce que c’est ?
– J’ai tapé le nom de l’aéroport et de la compagnie avec le mot héroïne, et je suis tombé là-dessus. C’est filmé sur un portable. »

La scène a été tournée dans le terminal d’Air Europe. Je reconnais les tableaux sur le mur et les guichets en arrière-plan. La vidéo est filmée de loin, en vertical et l’appareil bouge, mais je distingue un petit attroupement. Deux policiers encadrent un homme en uniforme de pilote, des menottes aux poignets. Autour d’eux, les gens les regardent passer avec étonnement. L’homme a la tête basse, et pourtant quand il s’approche de la caméra, il lève furtivement les yeux. Ça ne dure qu’un instant, mais ça me suffit pour le reconnaître. C’est Maxime Vanderbilt.
L’ex un peu trop volage.
Le pilote d’Isabelle.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter