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L'héritage des frères Villaverde

Episode 1

12 novembre, an de grâce 1670.

Dans une vigne à flanc de coteau un homme élaguait les ceps. Les sarments qui tombaient sur la terre caillouteuse et jaune étaient aussitôt ramassés par deux jeunes garçons et empilés en petits fagots. Le travail était difficile étant donné la pente du terrain. Il fallait toujours grimper ou descendre en faisant attention de ne pas glisser, mais le raisin mûri en plein soleil donnait un vin doux d’une grande qualité. C’était une belle journée d’hiver, près de Collioure, petit port de Méditerranée pris depuis 1642 par les armées de Louis XIII et annexé par la France depuis le traité des Pyrénées en 1659.
Alejandro, qui approchait la quarantaine, vivait là avec son épouse Nuria et leurs jumeaux. Bien qu’espagnol, il avait le teint clair et des cheveux châtains, bouclés. Selon son humeur, ses grands yeux verts prenaient la couleur de l’émeraude ou de l’opaline. Son allure n’était pas celle d’un paysan, il marchait toujours la tête haute, avec la fierté d’un hidalgo. Sa vie paraissait heureuse et tranquille, mais ses proches connaissaient les signes qui trahissaient les affres d’un passé qu’il ne pouvait oublier.
Ses enfants, Ricardo et Pedro, tout juste âgés de douze ans, l’aidaient aux tâches quotidiennes. Son épouse cultivait un potager : pommes de terre, pois, navets et choux pour la soupe. Quelques plants de tomates et d’aubergines côtoyaient la sauge et le basilic. Tous les ingrédients d’une bonne cuisine méditerranéenne auxquels elle ajoutait le thym et le laurier cueillis dans la garrigue. Une dizaine de moutons, des lapins et des poules venaient parfois améliorer leur quotidien. La famille vivait dans une petite maison qu’Alejandro avait construite de ses mains à un emplacement permettant de dominer la mer et de surveiller l’arrivée éventuelle d’un bateau. C’était le temps des pirates, les côtes étaient sans cesse pillées à la recherche de vivres et de femmes. En mer le respect n’était dû qu’à ceux qui hissaient le même drapeau et chaque pays possédait sa flotte de corsaires qui jouaient le rôle de protecteurs.
Ce soir-là, tandis que les garçons dormaient, Nuria demanda :

« Alejandro, voilà quatorze ans que nous vivons ici, isolés, crois-tu que nous devrons nous cacher tout le reste de notre vie ? Que vont devenir nos fils ? Ne connaîtront-ils jamais d’autres terres que celle-ci ? »

Sans répondre, il se dirigea lentement vers leur chambre. Elle resta un moment à penser, à la lumière de la bougie, évoquant sa rencontre avec ce beau marin qui fit irruption dans sa vie après avoir, semblait-il, beaucoup voyagé. Pour elle qui n’avait pas quitté sa ville natale, il incarnait l’aventure et sa peau était imprégnée de fragrances venant de pays qu’elle pouvait à peine imaginer. Catalane de sang et de cœur elle avait immédiatement apprécié ses qualités d’honnêteté et de droiture. À son tour, il avait admiré cette beauté particulière : de petite taille, bien proportionnée avec des hanches généreuses, une poitrine menue mais « conquérante », des cheveux bruns qui tombaient en cascade lorsqu’elle retirait la résille qui les enserrait. Et surtout ce caractère fier et courageux que son regard sauvage, couleur noisette, laissait deviner. Il avait rapidement eu la certitude qu’elle était son alter ego, celle qui pourrait devenir sa compagne, son amante et la mère de ses enfants. Elle, tombée éperdument amoureuse, n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il lui avait demandé de l’épouser. Emportée dans ce doux tourbillon, elle ne vit pas le temps passer mais, lorsque la cire faillit éteindre la flamme vacillante, elle alla rejoindre son mari.
Le lendemain elle se réveilla et constata qu’elle était seule. Elle se leva pour retrouver Alejandro. Comme à son habitude, assis au bord de la falaise, il regardait fixement l'horizon. Elle savait qu’il ne pouvait s’empêcher d’évoquer le passé et cet homme qu’il n’était plus. Nuria le laissa tranquille car il ne servait à rien d’essayer de le détourner de ces sombres souvenirs.
La journée fut pareille aux autres, mais Alejandro était inquiet. Il sentait un danger imminent. À la nuit tombée, incapable de trouver le sommeil, il sortit se promener sous la lune, fidèle témoin de ses voyages. Un de ses fils vint à sa rencontre.

« Que fais-tu là, à cette heure tardive ?
– Je ne dormais pas non plus et je vous ai entendu sortir.
– Mon fils, tu sais… »

Ricardo opina du chef.

« Alors souviens-toi, que quand je vous en donnerai l’ordre, tu dois prendre ton frère avec toi et vous sauver par la trappe que vous connaissez. Les marches taillées dans la roche vous mèneront directement à la mer. Vous…
– Nous savons tout cela, père.
– Ne l’oubliez jamais, je vous le demande, je vous en prie… dit-il en le prenant dans ses bras et en le serrant très fort. »

Les jours suivants s’écoulèrent tranquillement. La routine était la meilleure alliée d’Alejandro mais il revenait chaque soir vers son observatoire car il savait que tôt ou tard son ennemi le retrouverait. La mort ne lui faisait pas peur mais il ignorait comment protéger les siens.
Un matin, alors qu’il menait les moutons à leur pâturage, un cri lui serra le cœur :

« Père, père, un bateau approche ! »

Il se mit à courir vers la falaise où déjà sa famille tentait de reconnaître le pavillon.

« Nuria, vite ma longue vue, ordonna-t-il. »

Elle courut jusqu’à la maison et revint avec le précieux objet. Il l’approcha de son œil et pâlit aussitôt, ses mains tremblèrent et la sueur perla sur son front.

« C’est lui ! »

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