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L'héritage des frères Villaverde

Episode 2

Cinq ans plus tard. La Trinité, possession espagnole en mer des Caraïbes.

Pedro était devenu un beau jeune homme, il avait la chevelure brune de sa mère, les yeux verts de son père, de la prestance et un goût certain pour les beaux atours. Il était vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon gris enfoncé dans de hautes bottes de cuir noir, une cape de laine couvrait ses épaules et une plume ornait son chapeau. Une superbe épée de Tolède complétait sa tenue.
En cette fin d’après-midi, il déambulait dans les ruelles de la capitale, Port d’Espagne, avec son ami Enzo. Située au fond du golfe de Paria, la ville était entourée de collines avec, en arrière-plan, l'embouchure du fleuve Caroni.
Tout à coup, parmi la foule des soldats, des marins et des dames suivies de leurs esclaves, il sentit une présence derrière lui qui mit tous ses sens en alerte.

« Arrête-toi, Enzo. »

Pedro fit demi-tour, tandis qu’Enzo le regardait avec étonnement, mais il ne put distinguer personne en particulier.

« Que se passe-t-il ?
– J’ai eu l’impression que nous étions suivis, mais mon imagination doit me jouer des tours. Allons dans cette auberge, il paraît que leur porcelet est exquis.
– Tous les porcelets à la broche sont délicieux, ne serait-ce pas la femme de l’aubergiste qui t’attire en ce lieu ? ironisa Enzo qui connaissait bien son ami.
– Tais-toi, mauvaise langue ! »

Les deux jeunes gens entrèrent dans l’auberge et le silence se fit. Tout le monde les dévisagea quelques instants et chacun reprit vite sa conversation. C’était un établissement principalement fréquenté par les corsaires aussi les deux acolytes y étaient les bienvenus. Derrière le comptoir se tenait un homme gras et particulièrement sale tandis qu’une superbe créature faisait le service. Pedro la dévorait des yeux quand elle s’approcha.

« Que désirez-vous ? demanda-t-elle en mettant les mains sur ses hanches.
– Je voudrais aller sur une île déserte en votre compagnie.
– Demandez-moi quelque chose de possible, Monseigneur, répondit-elle avec un merveilleux sourire.
– Bon tant pis, alors ce sera du porcelet et un pichet de rhum, annonça-t-il tandis qu’Enzo peinait à se retenir de rire. »

Sans tarder, la jolie aubergiste leur apporta la viande délicieusement moelleuse et les deux amis mangèrent de bon appétit, dans un silence religieux. Repus, ils prirent congé de leur hôtesse, avec force œillades et sourires niais de la part de Pedro.
Une nuit étoilée les attendait au dehors, propice à entreprendre une promenade, sans but précis. Ils quittèrent la ville, gravirent une colline puis, au détour d’un bosquet, une magnifique propriété apparut. Ceinte de murs, l’unique entrée était close par un énorme portail en fer forgé. Deux gardes armés complétaient le dispositif de sécurité. Pedro n’avait jamais vu une si grande maison et avec autant de fenêtres.

« Qui vit ici ? murmura-t-il.
– C’est la maison du gouverneur.
– Regarde, regarde la fenêtre, là !
– Oui, on dirait une femme, dit Enzo avec indifférence.
– Qui peut-elle être ?
– Sans doute la fille du gouverneur.
– Il a une fille ? Tu en es sûr ?
– Oui et on dit qu’elle est très belle, extraordinairement belle. Mais allons, mon frère, retournons à bord, nous avons flâné trop longtemps. »

Enzo avait vingt et un ans. Orphelin, il errait jadis sur les quais de Venise lorsque Claudio Quieti, leur capitaine, cherchait un équipage. Voyant ce garçon si maigre, si sale mais marchant fier et droit comme un prince, il se dit qu’il pouvait être une bonne recrue. Il l’avait donc invité à se joindre à lui et jusqu’à ce jour il n’avait pas eu à le regretter. Enzo était intelligent, affectueux, d’humeur égale. Après trois années passées à bord, Quieti lui avait proposé de l’adopter et il avait accepté avec beaucoup d’émotion.

Ils arrivèrent au port et prirent une chaloupe pour rejoindre leur navire. En se hissant à bord, ils n’aperçurent pas le capitaine qui se tenait sur le gaillard d’avant. Celui-ci posa sur les jeunes le regard attendri d’un père. Il avait également offert l’adoption à Pedro, qui l'avait refusée car il aurait eu l’impression de trahir ses parents. Claudio avait respecté cette décision mais ne pouvait s’empêcher de l’aimer autant qu’un fils et d’être fier de lui.
Quieti avait quitté définitivement la Sérénissime après une condamnation à l’exil à cause d’écrits jugés subversifs. Rassemblant ses économies, il avait acquis un navire pour partir à l’aventure. Tout vénitien naît forcément marin, aussi il ne mit pas longtemps à maîtriser les lois de la navigation.
Sa nef était une antique galiote qui conservait encore fort belle apparence. Un ami l’avait aidé à trouver un équipage qui, tout comme lui, n’avait plus aucune attache mais certainement un motif pour fuir. Sa destination finale était le Nouveau Monde.
Lorsqu’il trouva le jeune garçon, inanimé dans une barque minuscule qui dérivait au large des côtes espagnoles, il se dirigeait vers la Hollande pour rencontrer le stathouder Philippe de Orange-Nassau. Ce puissant homme fit de lui un corsaire pour le compte de la République des Provinces Unies du plat pays. Claudio avait choisi l’aventure comme passion et raison de vivre en refusant toutefois que son activité soit assimilée à un pur et simple brigandage. Après une éprouvante traversée de l’Atlantique, leur navire, le bien nommé La Colère de Dieu, toucha enfin terre. Pedro décida de rester auprès de son sauveur et devint lui aussi corsaire.

Pendant que le capitaine évoquait le passé, les garçons avaient rejoint leur cabine et se reposaient sur leurs couchettes. Enzo s’endormit aussitôt mais Pedro avait toujours du mal à trouver le sommeil. Car, sous des dehors gais et insouciants, il cachait son désespoir. Chaque nuit il était assailli par le remords et toujours revenait la même question : qu’était-il advenu de son frère ?

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