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L'héritage des frères Villaverde

Episode 3

Côté océan Atlantique, La Perle cabotait d’île en île et venait de quitter Anguilla. En fin de matinée, l’horizon se chargea d’énormes nuages noirs zébrés d’innombrables éclairs. La mer grossit et le vent se mit à souffler de plus en plus fort. En gardant ce cap, ils fonçaient tout droit vers le maelström. Le navire était d’apparence vétuste mais encore assez solide pour résister à une énième tempête. Cependant le capitaine Montego ne voulut pas prendre le risque et décida de virer de bord. Il prit la place du timonier afin d’exécuter lui-même la difficile manœuvre. Malgré ses quarante-cinq ans, il était toujours ce que l’on peut nommer « une force de la nature » et il en fit la preuve en tournant la barre puis en la maintenant fermement pour que le gouvernail donne une nouvelle direction au navire.

« Bon sang ! Carguez à demi les voiles et tenez-vous prêts à les redéployer quand je vous le dirai ! Vite, bande de fainéants ! hurla-t-il en se cramponnant aux poignées. »

En tournant aussi brusquement La Perle gîta dangereusement et tout ce qui n’était pas attaché roula d’un bord à l’autre. Les hommes se laissèrent glisser et ceux qui étaient sur les vergues ne durent leur salut qu’aux cordes qu’ils avaient passées autour de la taille. Mais tous furent soulagés de constater que le bateau tournait désormais le dos à l’orage. Sur le pont il fallut vite remettre de l’ordre pour ne pas encourir les foudres du capitaine.

« Toi, va voir le prisonnier, cria-t-il à un sbire qui partit en courant vers la grande écoutille. »

Il descendit les quelques marches menant au premier pont, reprit un autre escalier menant à la cale puis un dernier pour arriver à fond de cale. Au fur et mesure de sa descente la lumière s’amenuisait et l’atmosphère se faisait plus humide. Le marin, qui n’aimait guère s’aventurer en cet endroit, s’approcha d’une porte, prit la clé accrochée à un clou et ouvrit lentement. Passant juste sa tête il demanda :

« Ça va ? »

On pouvait à peine distinguer une ombre allongée sur le sol et il fallut quelques secondes à l’homme pour comprendre la réponse, triste, en demi-ton :

« Je vais bien. »

En essayant de bouger, Ricardo fit cliqueter ses chaînes. Apeuré, l’autre ferma la porte et remonta sur le pont plus vite qu’il n’était descendu. Aussitôt il se précipita vers Montego.

« Capitaine, capitaine, le prisonnier est vivant. Je peux retourner à mon travail ? »

Ce dernier ne lui répondit pas et resta à contempler la mer. Son second, l’archétype du pirate au visage mangé par une épaisse barbe rousse, une cicatrice sur la joue et un tatouage – un soleil et des vagues avec un rapace en vol, sur l’avant-bras gauche d’où son surnom de « Busard » – osa s’adresser à lui.

« Combien de temps comptes-tu le garder enfermé ?
– Jusqu’à ce que je trouve son frère, tu le sais bien.
– Mais depuis cinq ans que nous naviguons nous ne savons rien de lui. Pas le moindre indice. Soit il est mort, soit il est dans une partie du monde que nous n’avons pas visitée.
– Et que suggères-tu, Busard ?
– Nous nous sommes toujours contentés de demander si quelqu’un connaissait ou avait entendu parler d’un jeune espagnol prénommé Pedro et qui serait lui-même à la recherche de son frère jumeau. Je pense que nous devrions descendre à terre avec le captif, et en montrant l’un on aurait plus de chances de trouver l’autre.
– Il se peut que tu aies raison... À notre prochaine escale il nous accompagnera. Il faudra donc le rendre présentable.
– Celui qui est chargé de le nourrir, seul autorisé à l’approcher, m’a confié que son aspect est repoussant.
– Qu’on aille le chercher ! Je veux voir à quoi il ressemble. »

Lorsque Ricardo arriva sur le pont, soutenu par son geôlier, il mit les mains sur ses yeux car la lumière du jour lui était insupportable. Toutes ces années, il avait eu le droit de monter prendre l’air seulement deux fois par semaine, uniquement de nuit. Il devait se couvrir d’une large cape pour que personne ne puisse le voir et rester près de l’écoutille, sans chercher à s’approcher du bastingage. De toute manière, ses lourdes chaînes ne lui permettaient pas beaucoup de mouvements.
Il avait l’aspect d’un homme des cavernes. De longs cheveux sales pendaient sur ses épaules, mêlés à une abondante barbe. L’odeur qu’il dégageait était nauséabonde. Malgré la crasse on pouvait constater la blancheur de sa peau ainsi que de nombreuses cicatrices, cependant il n’était pas maigre. Montego avait veillé à ce qu’il soit correctement nourri, allant même jusqu’à lui faire manger de temps en temps des fruits et des légumes pour lui éviter le scorbut. Après un long moment, pendant lequel le capitaine l’inspecta avec attention, il ouvrit difficilement les yeux et demanda :

« Que me vaut cet honneur ?
– Et il se permet d’être arrogant ! Tais-toi et ne pose pas de questions si tu veux revoir le jour et descendre à terre – puis s’adressant à ses hommes – lavez-le, taillez-lui cheveux et barbe et trouvez-lui des vêtements. »

Après l’avoir désentravé, les pirates l’entourèrent et commencèrent à lui lancer des seaux d’eau en riant de leurs plaisanteries. Seulement vêtu d’un pantalon en lambeaux et pieds nus, il tentait de rester debout tandis qu’on le frottait de toutes parts.

« Assez, le spectacle est fini ! cria le capitaine, retournez à votre travail ! »

Les hommes se dispersèrent sans tarder sauf deux qui se chargèrent du rasage et de la coupe. Au fur et à mesure qu’ils accomplissaient leur tâche, son apparence s’améliora mais le visage portait les marques des souffrances endurées pendant ces cinq longues années. Enfin ils lui donnèrent des vêtements propres dans lesquels le jeune homme ne se sentit pas mieux. Montego l’observait et Ricardo soutenait son regard en y mettant toute la haine qui l’habitait.

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