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L'héritage des frères Villaverde

Episode 4

La nuit à La Trinité était superbe. La lune brillait, belle dans sa plénitude. La mer était calme et l’on n’entendait que le clapotis des vagues contre le quai.
Pedro et Enzo bavardaient sur le pont. De nombreux navires de la confrérie étaient ancrés près de La Colère de Dieu. Des effluves mêlés d’eau salée et de bois mouillé montaient vers eux.

« Cela fait quelques années que nous nous connaissons, n’est-ce pas ? demanda Enzo.
– Oui, pourquoi cette question ?
– Parce que je pense que j’ai acquis ta confiance et qu’il est temps que tu me parles de ton passé.
– Je suis désolé Enzo. Tu es mon seul ami, tu pourrais être mon frère. Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle notre père a agi ainsi, mais je garde un secret que je ne peux confesser à personne. Je crains que cette révélation ne vous mette tous en danger. Je t’en prie, ne m’en demande pas plus.
– Bon sang Pedro, je sais garder un secret ! Tu sais que tu peux me dire sans crainte ce qu’il s’est passé. »

Vaincu par la lassitude et désireux de partager le poids de son fardeau, il finit par se laisser convaincre.

« C’était un matin brumeux, on ne voyait pas à plus de cent mètres au large de la côte où nous vivions. Nous avons repéré trop tard qu’un bateau pirate se dirigeait droit sur nous. Père nous a ordonné de partir sans délai. Dans la précipitation Ricardo, mon jumeau, est tombé. Revenu sur mes pas, totalement affolé, je n’ai su déterminer s’il était mort ou seulement évanoui. De plus je ne pouvais le soulever pour le porter à la barque que nous avions cachée. Je n’avais que douze ans. Alors, à mon grand désespoir, je l’ai abandonné. Depuis, je vis dans l’incertitude. A-t-il trépassé ? Les pirates l’ont-ils trouvé ? Et mes parents, que leur est-il arrivé ? J’ignore tout cela.
– C’est terrible ! Et tu sais qui sont ces brigands ?
– Non, Père nous avait seulement donné des instructions pour fuir car il savait que ce jour viendrait. J’ai seulement aperçu leur pavillon mais suffisamment de temps pour le graver dans ma mémoire : une tête de mort vue de profil avec un bandana sur le front et un anneau à l’oreille. Malheureusement, je ne l’ai jamais revu depuis.
– Par tous les saints ! Voilà une histoire bien singulière.
– Je ne connais même pas le nom du capitaine. Mais mon plus grand souhait, après celui de savoir les miens en vie, c’est de le retrouver afin de lui demander des comptes. »

Enzo ne voulut rien ajouter et le silence s’installa entre les deux amis. Ils continuèrent à observer la lune qui donnait un habit de gala à la mer. Tout à coup quelque chose attira son attention.

« Pedro, vite regarde là-haut ! s’exclama-t-il en désignant une petite colline qui se dressait à l’extrémité du port.
– Oui je vois un homme avec une cape et un tricorne. On dirait qu’il nous observe... C’est peut-être le même homme qui nous suivait l’autre soir. »

Comme ils gesticulaient dans sa direction, l’inconnu se sut repéré et prit la fuite.

« Qui peut-il bien être ? demanda Enzo.
– Je n’en ai aucune idée. Mais je pense que nous ne tarderons pas à le savoir. En attendant, il est tard, allons dormir. »

Dans le carré, pièce servant tantôt de salle à manger tantôt de lieu de réunion pour les officiers, le capitaine Quieti réfléchissait à son avenir. Il avait décidé de rester un certain temps à La Trinité car il était las de tant de combats. Bercé par le roulis du bateau, il se laissa doucement porter par le flot des souvenirs.
Après sa visite au stathouder d'Amsterdam, son premier voyage en tant que capitaine de La Colère de Dieu fut une longue traversée de l’océan des Atlantes afin de rejoindre l’île de Grenade. Elle devint son port d’attache tout au long de sa période d’apprentissage du métier de corsaire.
Dès qu’il se sentit prêt, il créa sa confrérie, Les cavaliers de St Marc. Des corsaires de renom tels William Kidd, Montauban ou Alvida furent membres de cette corporation qui s'empara de nombreuses villes et participa à autant de batailles en mer. Dans ce milieu difficile, Claudio devait sans cesse faire preuve de beaucoup d’autorité, voire de violence pour se faire respecter. Blasé par l’ambiance de mutinerie permanente créée par Kidd, il se résolut à l’exclure. William devint aussitôt pirate et par conséquent son pire ennemi.
Au cours de la même année, Claudio et ses pairs durent affronter, Les Granvillais, une confrérie qui se prenait pour l'armée de France quand elle n'était, comme toutes les autres, qu'une assemblée lucrative de brigands officiels. Il décida de négocier et put aboutir à la formation d'une coalition comprenant des Anglais, des Espagnols et des Hollandais afin de lutter contre l’hégémonie des Français.
En ces heures, il était plus en vie que jamais ! La bataille était dure, mais qu’elle était belle ! Combat après combat, les « mangeurs de grenouilles » cessèrent d'occuper la première place. Cependant ils furent salués tels de sacrés et valeureux ennemis.
Dans les mois qui suivirent, Claudio sentit que son âge ne lui permettrait plus longtemps de mener des combats aussi intenses. Il légua le commandement à son ami Benarola et décida de mettre fin à cette activité.
Cela faisait maintenant trois mois qu’il mouillait dans le port de La Trinité pour réfléchir aux options qui se présentaient à lui. Il estimait aussi que ce long séjour permettrait à Pedro et Enzo de nouer des connaissances avec d’autres personnes que des corsaires. Il venait de recevoir, à l’occasion des fêtes de fin d’année, une invitation au bal donné par le gouverneur Diego Jimenez de Aldana. C’était une bonne occasion pour présenter ses fils de cœur à la bonne société de l’île. Ils assisteraient en quelque sorte à leur « bal des débutants ». Il leur fit confectionner deux superbes tenues et, fier comme Artaban, il les conduisit dans cette demeure qu’ils purent enfin découvrir de l’intérieur.

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