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L'héritage des frères Villaverde

Episode 5

Dans la résidence du gouverneur, la grande salle fortement éclairée par mille bougies, offrait à la vue une copie fidèle d’un intérieur de riche noblesse espagnole. C’était le « siècle d’or » et la décoration répondait en tous points au style baroque. Des miroirs en bois doré, sculptés de feuilles, fruits, fleurs et parfois d’un cœur. Des tables en noyer aux pieds tournés avec les chaises à bras assorties et recouvertes de tapisseries flamandes.
Soudain, tenant le bras d’un homme d’âge mûr, grand et svelte, une jeune fille tout de blanc vêtue fit son entrée. Sa beauté était stupéfiante : une peau d’albâtre, un visage à l’ovale parfait, une chevelure noire relevée en chignon avec des perles piquées çà et là pour en rehausser la brillance et enfin des yeux immenses, en amande et d’un vert incomparable. Pedro était comme hypnotisé tandis que le gouverneur prenait la parole.

« Mes amis vous connaissez déjà mon unique et merveilleuse fille. Mais pour les nouveaux venus et les personnes de passage, je vous présente Margarita Isabel de Aldana. »

Margarita… Il n’en croyait pas ses oreilles. C’était comme… Cette robe blanche… Comment était-ce possible ? « De toutes les fleurs d’élite, je chante la marguerite, blancs pétales… » Les premiers mots du poème que son père lui avait demandé d’apprendre s’incarnaient devant lui !

« Que le diable m’emporte si je n’ai jamais vu une aussi belle personne ! s’exclama Enzo. »

Puis se tournant vers son ami :

« Eh ! Je te parle, on dirait qu’une fée t’a changé en statue.
– Une fée… oui c’est une fée… Je… C’est extraordinaire… !
– Allons, remets-toi. Claudio va nous présenter, tu ne vas pas te comporter en garçon niais tout de même ! Viens et ferme la bouche par pitié ! »

Le corsaire et les deux garçons s’approchèrent et, lorsqu’il fut présenté, Pedro prit la petite et délicate main de la jeune fille en s’inclinant. Il ne put prononcer un seul mot mais son regard ne pouvait se détacher d’elle. Avant que la situation ne devienne inconvenante, Enzo vint à son secours et présenta ses hommages. Puis les deux amis s’éloignèrent laissant Claudio bavarder avec le gouverneur.
Bien d’autres demoiselles assistaient au bal et Enzo les fit toutes danser tandis que son ami resta presque caché dans un renfoncement de fenêtre sans cesser d’observer Margarita. Elle semblait beaucoup s’amuser et était toujours entourée de fringants messieurs qui lui faisaient une cour, certes discrète, mais non moins assidue. Chacun voulait être son cavalier et rivalisait de compliments pour qu’elle accepte. Son éducation lui imposait de ne froisser personne, aussi la voyait-on sans cesse virevolter sur le parquet lustré. Il y eut tous les officiers, jeunes et moins jeunes, qui lui racontaient leurs faits d’armes dont beaucoup étaient sans doute inventés. En retour, Margarita ouvrait de grands yeux étonnés et jouait de son éventail pour chasser de toutes aussi imaginaires vapeurs.
Il y eut un grand escogriffe dégingandé qu’une duègne, tout de noir vêtue, poussa littéralement vers la demoiselle. Il était terrorisé et bredouilla sa demande. Elle lui accorda un sourire de cour et un menuet. Il y eut un imposant marquis, portant perruque poudrée et bague à chaque doigt, qui de façon fort grossière empoigna la main de sa cavalière et l’entraîna dans une sarabande. Pedro fit un bond, prêt à lui porter secours mais, outre qu’il n’était pas question de faire un esclandre, il vit que Margarita continuait à danser, même si visiblement elle faisait un grand effort afin de rester aux côtés de ce détestable personnage.
Il y eut également Enzo avec qui elle exécuta une gaillarde. C’était apparemment sa danse préférée, elle y excellait. Pedro fondait littéralement de plaisir à la voir faire la révérence avec grâce : le mouvement du haut de son corps ne laissait pas deviner la pliure du genou. Les bras souples descendaient lentement pour que les mains viennent effleurer la jupe tandis qu’elle tournait la tête et la penchait légèrement.
Il avait regagné son « poste d’observation » et ne trouvait pas le courage de l’approcher. Même s’il ressentait déjà les prémices d’un doux sentiment, il avait conscience que son éducation, a minima, et son manque de culture ne lui permettaient pas d’évoluer en noble société. Il avait honte et craignait de ne pas faire bonne impression.
La soirée s’acheva à minuit lorsque toutes les cloches des églises de Port d’Espagne, sonnant à la volée, annoncèrent la nouvelle année. Tous les convives défilèrent devant le gouverneur et sa fille afin de présenter leurs vœux. Pedro resta en retrait derrière Claudio et Enzo et il baissa la tête, comme pour saluer, mais surtout pour ne pas croiser le regard de Margarita.
Le retour à bord fut joyeux pour ses compagnons qui ne tarissaient pas d’éloges sur l’exceptionnelle soirée mais Pedro demeura silencieux, perdu dans ses pensées. Il s’en voulait terriblement de ne pas avoir osé aborder la jeune fille et se reprochait d’avoir si mal placé sa fierté.

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