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L'héritage des frères Villaverde

Episode 6

Le lendemain, après avoir passé une nuit agitée, il rejoignit Enzo pour le déjeuner et, sans préambule, dit :

« Aujourd’hui j’irai la voir !
– De qui parles-tu ?
– De la fille du gouverneur.
– Tu devrais l’oublier, conseilla Enzo
– Je ne peux pas, je ne cesse de penser à elle. De plus je lui ai écrit un poème et je dois le lui donner.
– Tu es fou ? Comment penses-tu t’y prendre ? Crois-tu que son père te laissera entrer et aller voir sa fille ? Allons, sois raisonnable.
– Raisonnable ! Mais l’amour ne connaît pas la raison ! Hier soir je me suis conduit comme un imbécile. Elle doit absolument savoir ce que mon cœur et mon âme ressentent pour elle. Je vais trouver un moyen de lui faire parvenir ma missive et puis j’irai la voir ce soir, en cachette.
– Je constate que tu es bien décidé et que je ne pourrais te dissuader. Fais ce que tu veux, mais ne compte pas sur moi. Cette fois tu iras seul. »

Sans plus attendre, Pedro se rendit à quai et prit le même chemin que la veille. Alors qu’il ne savait quel motif inventer afin que les gardes postés devant l’immense portail le laissent entrer, il vit une servante qui revenait du marché. Il se cacha derrière un arbre et siffla doucement lorsqu’elle arriva à sa hauteur. La jeune mulâtre s’arrêta et regarda autour d’elle jusqu’à l’apercevoir. Il lui fit un signe de la main. Elle s’avança à petits pas, toute effarouchée.

« N’aie pas peur ! Tu travailles ici ? demanda-t-il
– Oui, Missieu.
– Peux-tu approcher Mademoiselle Margarita ?
– Oui, mais… pourquoi ?
– Peux-tu lui remettre ceci ?
– Je ne sais pas, pas le droit.
– Je t’en prie, c’est important, supplia-t-il. »

En tremblant elle tendit la main et prit la lettre. Puis elle courut vers la maison en se retournant souvent. Pedro resta caché, s’assurant que la messagère rentrait bien à l’intérieur de la propriété. Après avoir déposé son panier aux cuisines, la servante se dirigea aussitôt vers la chambre de sa maîtresse, lui remit le pli et se retira. Étonnée, la jeune fille fit sauter le cachet et commença à lire :

Le destin m’a fait découvrir un trésor :

Vos yeux comme une mer d’émeraudes

Pour y pêcher les perles des antipodes.

Vos lèvres comme les plus purs coraux

Pour y cacher les tristesses et les maux.

Votre main comme une frégate d’ivoire

Pour y naviguer tous les jours et les soirs

Et vous aimer encore jusqu’à ma mort.

Lorsqu’elle finit sa lecture elle porta la feuille à son cœur et se demanda qui avait bien pu la lui envoyer. Sans doute l’un des gentilshommes du bal, mais lequel ? Aucun n’avait retenu son attention et elle estimait qu’aucun ne pouvait être capable d’écrire un aussi beau message. Quel était ce mystérieux prétendant ? Elle passa l’après-midi allongée sur son lit à l’imaginer et à s’enivrer de ces mots d’amour.
À la nuit tombée, quelque chose vint frapper le carreau. Margarita se leva et tira doucement le rideau sans rien apercevoir dans la pénombre. Elle ouvrit la fenêtre, sursauta et faillit pousser un cri : Pedro était là, sur le balcon, accroupi pour que personne ne le voie.

« Ne faites pas de bruit s’il vous plaît, murmura-t-il.
– Vous ! Comment osez-vous ? dit-elle avec un tremblement de peur et de colère dans la voix.
– Il fallait absolument que je vienne, que je plonge mes yeux au fond de votre regard...
– Il est temps de faire surface, vous êtes en train de vous noyer ! Maintenant partez !
– Pourquoi me traitez-vous ainsi ? Vous seriez plus aimable avec un valet.
– Un valet ne s’introduirait pas en cachette et de nuit dans la chambre d’une demoiselle. Vous vous comportez comme un voleur !
– De nous deux c’est vous la voleuse. Vous avez volé mon cœur, mes rêves et toutes mes pensées…
– Vous m’avez effrayée !
– Et je vous demande mille fois pardon. À votre tour, demandez ce que vous voudrez…mais pas que je m’en aille. Voulez-vous que je vous rapporte de la poussière d’étoiles ?
– Vous n’en seriez pas capable, répondit-elle en brisant l’élan romantique du jeune homme.
– Si elle existait, je prendrais tous les soirs une échelle et je monterais jusqu’au dernier barreau pour atteindre le ciel et…
– Comment vous appelez-vous ? Je vous ai aperçu hier soir mais je n’ai pas retenu votre nom.
– Pedro de Villaverde.
– Monsieur, vous ne comprenez donc pas que si l’on vous trouve ici vous serez emprisonné, voire pendu ?
– Depuis hier la vie sans vous n’a plus de sens. Vous avez éveillé en moi le sentiment d’amour. »

Les yeux de Margarita montraient autre chose que le ton de son discours. Elle n’était pas insensible à de si belles paroles. Elle fit immédiatement le lien avec la lettre reçue et n’eut plus aucun doute quant à son expéditeur. Tout à coup la voix du gouverneur se fit entendre depuis le rez-de-chaussée.

« Margarita, tu parles à quelqu’un ? Tonna-t-il.
– Non Père, répondit-elle avec assurance. Puis s’adressant à Pedro : Partez, je vous en supplie !
– J’accepte mais permettez-moi de vous revoir. »

Elle réfléchit quelques instants. Elle aurait voulu refuser mais elle ne le pouvait pas. Jamais personne ne lui avait adressé de si beaux compliments. Et cette visite nocturne était si… excitante ! Des sentiments contradictoires se bousculaient dans sa tête.

« Ce n’est pas bien. Mais si c’est ce que vous voulez, alors j’accepte.
– Nous nous reverrons, n’en doutez pas. »

À ces mots, il posa un baiser sur sa main, enjamba le balcon et descendit le long de la glycine qui lui avait permis d’atteindre le paradis. Près d’elle, son cœur battait la chamade, sa bouche ne voulait que prononcer son nom, ses oreilles n’entendaient que sa voix et ses yeux ne voyaient que son magnifique visage.
Revenu à bord il ne descendit même pas à la cabine où Enzo devait déjà dormir car il était sûr de ne pouvoir s’endormir. Le lendemain, il faillit presque incommoder son ami à ne parler que d’elle et les heures lui parurent des siècles en attendant la nuit. Peu importait à Pedro le risque d’être surpris. Il était prêt à tout pourvu qu’il puisse la revoir.
Après avoir franchi le mur d’enceinte, il s’apprêtait à courir vers le balcon quand il la vit assise sur un banc, regardant le ciel étoilée. Il s’approcha et posa les mains sur ses épaules.

« Nous partons ? demanda-t-il.
– Où ? dit-elle en sursautant.
– Au paradis ou sur la lune. Où vous voudrez.
– Suivez-moi, Père me croit endormie. Allons nous cacher sous la pergola, elle est suffisamment éloignée pour nous préserver des oreilles et des regards indiscrets. »

Il n’est de moments plus intenses que ceux vécus lors de ce que l’on peut nommer « La ronde d’amour ». Dans un état de grâce, ils étaient extraordinairement attentifs au moindre geste, à la moindre parole, tentant d’y trouver une réponse en forme de miroir de leur propre émoi. Ils se dévoraient des yeux malgré la faible luminosité et gravaient à jamaisces images dans leurs jeunes cœurs.
Ils passèrent un long moment, qui leur parut fugace, à parler, à rire, à rester silencieux avec aux lèvres le sourire des gens heureux.

Chaque soir il revint la voir. Margarita attendait impatiemment la fin du jour tandis que Pedro, fébrile à l’idée de revoir l’objet de ses rêves, tuait le temps en compagnie d’Enzo.

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