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Mâchefer

Episode 1

Bien fait pour Malfait !

M. Malfait, l’adjoint au maire, n’en menait pas large. Il sursautait au moindre bruit de pas, un œil sur la porte, l’autre sur la pendule murale, une prouesse rendue possible par un strabisme prononcé. Seule Justine Putet, une vieille fille de caractère, rayonnait.

« Je vous l’avais dit ! »

Malfait soupira.

« Comment aurais-je pu prévoir une chose pareille ? Il avait l’air bien, ce jeune.
– Je n’aimerais pas être à votre place, Malfait. Gaston va être furibard. »

Dans la famille de Gaston Lacharrue, les aînés étaient maires de Mâchefer de père en fils depuis quatre générations. Un mètre quatre-vingt-dix, cent dix kilos. Quand il se mettait en colère, les chiens se réfugiaient sous la table. La librairie, c’était son Grand Œuvre, la preuve qu’un grand corps pouvait aussi abriter un grand esprit. L’idée lui était venue après une altercation avec son éternel rival aux élections municipales, Piéchut, le paysan dont la famille possédait l’autre moitié des champs du village et qui se flattait d’avoir financé la bibliothèque communale à la collection riche de trois cents titres. Une nuit d’orage, alors que la perspective de perdre sa mairie l’empêchait de dormir, Gaston eut une Révélation. Ouvrir une librairie ! Il confia aussitôt le soin de trouver un libraire à son adjoint, Malfait. « Avec le chômage actuel, ça ne devrait pas être trop difficile à trouver ». Sauf que personne ne voulait venir s’enterrer à Mâchefer, surtout pour le salaire de misère proposé par la mairie.
Aujourd’hui, deux semaines avant l’ouverture, Malfait devait avouer au maire qu’il avait failli. Louchant plus que jamais, il s’adressa à ses collègues.

« Gaston va me tuer. »

Un silence accueillit cette évidence. Le maire avait tant investi dans ce projet que l’annonce d’un tel contretemps allait certainement chagriner cet homme sanguin, prompt aux coups de poing comme aux coups de sang. L’institutrice Belle Enquist réagit la première.

« Attendez, tout n’est pas perdu. On pourrait recontacter les autres candidats et se montrer moins difficile. Donnez-moi le dossier, Monsieur Malfait. Merci. »

Elle sortit la première chemise.

« Ahmed Kitab, vingt-cinq ans, vendeur à la FNAC. »

Justine ne lui laissa pas le temps de finir.

« Il passe plus de temps au rayon disque qu’à celui des livres. »

Aimé, le boucher, la contra.

« Disque, livre, c’est du pareil au même, c’est de la culture. Il était libre ? »

Belle parcourut le dossier soigneusement annoté par Malfait.

« Apparemment, oui. Célibataire, diplômé de l’école Delarue, casier judiciaire vierge – c’est souligné – adore lire.
– Il faut se méfier des gens qui lisent trop, comme des barmen qui boivent trop. Qui d’autre, Belle ?
– Dominique Doux et Stéphane Cabane. Amoureux des beaux livres et de la campagne, une sensibilité à fleur de peau. Presque trop bien pour nous. »

Justine rougit.

« Vous ne l’envisagez pas sérieusement ?
– Pourquoi ? »

Justine prit une pose efféminée, une main sur la hanche, l’autre en l’air, paume tournée vers le ciel. Elle n’avait jamais été aussi gracieuse.

« Vous percutez, maintenant ?
– Quelle importance, s’ils connaissent leur métier ? On ne recrute pas un curé, mais un libraire. Ce qui se passe dans leur chambre ne nous regarde pas. Ils sont intelligents, cultivés, drôles, ça changerait de l’ordinaire.
– Ben voyons ! On voit bien que vous n’avez pas d’enfant.
– Vous non plus !
– Oh ! L’insolente ! Tu entends, Aimé ?
– On va pas se battre pour des pé... pour des homosexuels. Justine a raison Belle, il faut penser aux autres. Gaston n’était pas très chaud.
– Pour moi, ils sortent du lot. Ils tiennent une petite librairie dans le Marais.
– Qu’ils y restent !
– Ce que vous pouvez être collet monté, Justine. C’est vous qui devriez ouvrir les yeux.
– Il y a aussi le couple “retour à la campagne”... »

Belle sortit le dossier qui avait posé à Malfait le plus grand défi classificatoire du Projet Librairie. Chemise rose ou chemise bleue ? S’agissant d’un couple, la question se posait pour quelqu’un d’aussi méthodique que l’adjoint au maire. Il avait étudié le problème sous tous les angles et se félicitait d’avoir trouvé la bonne solution : chemise violette.

« Deux jeunes qui fuient la ville et nous proposent d’associer la vente de livres à celle de fromages de chèvre. La femme tiendrait la librairie, son mari fabriquerait le fromage. Ils ne sont pas hostiles à l’idée de partager la librairie avec d’autres artisans du terroir.
– Y a pas de chèvres, ici. Rien que des vaches.
– C’est l’idée générale qu’il faut retenir, Justine. Si des cafés organisent des soirées littéraires, pourquoi, nous, on ne vendrait pas du fromage ?
– Ils vont salir les livres.
– On distribuera des serviettes.
– À ce compte-là, je préférerais un point Poste.
– Pourquoi pas ? Toutes les options sont bonnes à étudier. Je ne dis pas qu’il faut recruter ce couple-là, mais parler simultanément à la tête et au ventre des gens, c’est pas bête. Vous préférez le gendarme ? »

Belle sortit le dernier dossier du classeur. Paul Verwool, gendarme à la retraite, édité à compte d’auteur, pressé de troquer la matraque contre la plume.

« Un retraité !
– Un jeune retraité, Aimé. À cinquante et un ans, on est encore vert. Il a toujours rêvé d’être libraire. Dans son bureau, j’ai vu la photo, il y a plus de livres que dans notre bibliothèque. Un homme charmant, cultivé, prêt à faire la circulation les jours de kermesse. Personnellement je le sens bien.
– Eh bien moi, non ! S’il veut tenir une librairie, c’est pour écouler ses propres livres. S’il était bon, ça se saurait. Les compilations de contraventions, ça n’intéresse personne.
– Je vous trouve sévère, Justine. J’ai parcouru son dernier livre “Courante et main courante : mémoire d’un gendarme en Afrique”, ça se lit bien. »

Aimé pouffa.

« Surtout aux chiottes ! »

Le rire de Malfait s’étrangla dans sa gorge. On entendit un bruit de porte claquée, des pas lourds, un grognement, Gaston regagnait sa souille. Il ouvrit la porte à la volée et tomba en arrêt devant la table.

« Y a plus de saucisson ? »

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