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Mâchefer

Episode 10

… et d’entregent

Gaston s’interposa en cherchant des yeux l’aide d’Alexis.

« On se calme, les filles. Tiens Belle, bois un peu, ça te détendra. »

Il lui mit de force un verre dans la main tandis qu’Alexis, derrière son épouse, adressait à l’institutrice blessée une mimique d’excuse. Le maire installa ses convives autour de la table en veillant à éloigner le plus possible les deux égéries. On parla de tout et de rien, mais l’atmosphère restait tendue. N’y tenant plus, Gaston prit les deux femmes à part.

« Faites la paix, maintenant. On ne pourra pas discuter sereinement si vous ne pensez qu’à vous étriper. Des idées sans manières, c’est comme du fromage sans pain, Alexia, on s’en lasse vite. »

Sous la pression muette de son mari, la noble amazone consentit à se lever et tendit la main à Belle qui hésita, puis la lui serra à contrecœur. Même dans sa façon de s’excuser, cette pimbêche gardait ses distances. L’institutrice regretta soudain de ne plus avoir Justine à ses côtés pour torpiller sa candidature. Alexis s’empressa de rompre le silence pesant.

« Parfait, parfait. Votre fromage de tête est sublime, Aimé. Vous râpez les oreilles, je parie ?
– Naturellement, mais le secret, c’est de hacher la viande grossièrement au couteau et de réserver les carottes. Plus personne n’en prend le temps, de nos jours.
– Nous aussi on a l’intention d’user du couteau pour votre librairie. Nous allons recréer du lien social entre les générations en offrant à chacun, les enfants, les adolescents, les adultes, les seniors, ce qu’ils recherchent. Aux gamins, un coin pour lire tranquillement les bandes dessinées pendant que leurs mères font les courses ; aux ados, des soirées thématiques et un lieu isolé dans la grange ; aux gourmands, un îlot dégustation salé et sucré, je compte sur vous, Aimé, pour ce dernier ; aux seniors, un espace de discussion où ils pourront raconter leurs souvenirs ou s’initier à l’informatique en se faisant aider par les jeunes. Alexia vous l’expliquera mieux que moi. »

Elle enchaîna.

« N’oublie pas les randonnées littéraires, l’atelier d’écriture, les livres en gros caractères pour les malvoyants, les livres audio pour ceux qui n’aiment pas lire, le soutien scolaire en français, la découverte accompagnée des classiques, nous ne sommes limités que par notre imagination. L’idée, c’est de redonner goût à la lecture par le biais d’activités ludiques en s’adaptant à la personnalité et au cycle de vie de chacun. Les jeunes, les vieux, les ermites, les joyeux drilles, tout le monde y trouvera son compte. Cela exige, bien évidemment, un effort financier substantiel au départ pour élargir notre zone de chalandise bien au-delà du village. C’est mathématique, Monsieur Lacharrue, pas de commerce sans client, et pas de client sans un territoire étendu. Combien mettez-vous sur la table ? »

Gaston annonça fièrement sa contribution au financement de la nouvelle libraire.

« Sept mille.
– Cent mille ?
– Sept, comme Sètelieu.
– Nous sommes loin du compte. Il va falloir complètement réaménager et meubler la grange attenante, agrandir la surface d’exposition, acheter du matériel vidéo et informatique, sans parler du fonds que notre approche ciblée fait exploser. Vingt mille titres, au bas mot. »

Alexis reprit la parole en voyant Gaston grimacer.

« Ma femme a gardé de bons contacts au ministère de la Culture où elle travaillait avant de craquer pour Blanquette. Nous pouvons vous seconder pour décrocher une subvention généreuse en réactivant nos contacts. Un petit coup de fil et le subside destiné à l’étude des tortues de Nouvelle-Calédonie se transformera par miracle en aide au rétablissement du lien culturel à Mâchefer.
– Impossible ! Toutes les subventions d’importance sont déjà attribuées. N’est-ce pas, Malfait ? »

Alexis bêla comme sa chèvre.

« Vous savez aussi bien que moi, Gaston, que rien n’est jamais figé. Le terrain qui borde la rivière, à l’entrée du village, inconstructible, je suppose ?
– Oui.
– Non. Demain, vous le rendez constructible par un simple jeu d’écriture. On s’y installera. Recadrage des priorités, réduction de la fracture sociale, maintien de la paix du même nom, mise en valeur du patrimoine de la commune, on habille ces reniements comme on veut.
– Vous voulez dire remaniement ?
– Opportunité, circonstance, conjoncture. Tout change et se transforme, surtout les promesses. Vous ai-je dit que votre commune sera bientôt célèbre dans la France entière pour sa Fête du Livre ? J’ai rendu service à quelques plumes connues, je les ferai venir ici. Aimé, je compte sur vous, une fois de plus. Ça mange beaucoup, un écrivain. »

Le conseil municipal était un peu étourdi par cette débauche d’idées de la part de simples RMIstes fromagers qui entendaient mener l’affaire à la hussarde. Gaston était séduit. Avec ces deux-là, Piéchut était mort. Il se voyait déjà remettre à Lévy ou Musso la médaille du mérite local et passer sur les stands, encourageant les uns, remerciant les autres, décernant des prix, donnant son avis, bref, faisant l’important.

« Vous commencez quand ? »

Belle protesta.

« N’allez pas trop vite, Gaston. La candidature de M. et Mme Bottu est séduisante, mais nous ne pouvons pas nous engager tout de suite, ne serait-ce que par respect pour les deux postulants qu’il nous reste à recevoir.
– Est-ce bien nécessaire ?
– Qu’en penses-tu, Aimé ?
– Pour moi, l’affaire est entendue. Nos amis ont une expérience et des relations qu’il serait dommage de ne pas mettre au service de notre commune.
– Et vous, Malfait ?
– Euh... statistiquement, la télévision dit qu'il faut en moyenne trois entretiens pour décrocher un emploi. »

Belle sortit son joker.

« Justine n’a pas été consultée.
– Quoi ? Tu te fous de moi ?
– J’ai changé d’avis. Comme vous. »

En fin négociateur, Alexis fit mine de se retirer.

« Je vous abandonne, c’est l’heure de la traite. »

Alexia se dirigea vers la porte.

« Je m’en occupe. Laisse-moi juste le temps de retourner l’appel de Franck. »

Et d’ajouter, en regardant Belle :

« Riester, le ministre de la Culture. »

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