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Mâchefer

Episode 11

Un faux maigre…

Belle ne pesait pas lourd, surtout aujourd’hui. Les Bottu avaient gagné par K.O. Toutes les mises en garde qu’elle avait formulées avec retenue se heurtaient à un mur, le mur de la gloire. Gaston et son compère le boucher ne se rendaient pas compte que les Bottu et eux, c’était comme l’accouplement de la biche et du sanglier, une rencontre contre nature. Elle avait beau l’avertir qu’un jour Alexia voudrait être maire à sa place, Gaston n’en avait cure.
« Tu es jalouse, Belle. » Bien sûr qu’elle enviait l’aisance et la fortune de ces deux aventuriers. Lancer un commerce, c’est facile quand on a de grandes poches et l’oreille des décideurs. Ne voyait-il pas qu’ils se lasseraient très vite de ce nouveau jouet ? Elle ne donnait pas plus d’un trimestre à Alexia pour regagner les vignes du seigneur, son père. Que feraient-ils, les Mâcheferins, avec une librairie surdimensionnée, une fois la source tarie ? Elle enrageait de constater qu’ils faisaient peu de cas de son avis et avait menacé de démissionner sur-le-champ s’ils ne recevaient pas les deux autres candidats. Pour une fois, Malfait prit position.

« J’ai fait leur thème astral. Ils sont tous les deux natifs du feu. Chaud devant. »

Ils se chamaillaient encore lorsqu’une ombre gigantesque, telle celle projetée sur New York par le vaisseau des martiens de Mars Attacks, obscurcit la fenêtre. Ils s’en approchèrent et sursautèrent quand le monstre klaxonna. Gaston réagit le premier.

« Qu’est que c’est que ce machin ? »

Malfait s’extasia.

« Je pense qu’il s’agit d’un Volkner, un camping-car allemand qui comporte un coffre pour ranger une petite voiture. Cent litres aux quinze kilomètres. Du gasoil, rassurez-vous. »

Par l’un de ses orifices, le monstre régurgita son occupant que Belle accueillit chaleureusement.

« Paul ! Quelle surprise. C’est à vous cet engin ? »

Il lui fit la bise.

« Quand je vous ai dit que je ne me séparais jamais de mes enfants, il ne s’agissait pas d’une figure de style. Regardez ! »

Il ouvrit la porte latérale sur une réplique de son salon, des murs couverts de livres.

« Ils sont tous là ?
– Presque ! J’ai une autonomie de trois mois de lecture. Bonjour Messieurs. Paul Verwool. »

Les hommes se serrèrent la main. Malfait attendit une dizaine de secondes pour la bienséance, puis désigna l’intérieur du vaisseau.

« Je peux ?
– Je vous en prie. Étagère du fond, troisième niveau. C’est le rayon “inventions”. »

Il se tourna vers Belle.

« On fait ça chez moi ou chez vous ? »

Gaston s’inquiéta.

« Ça ne risque pas d’être trop petit ? Aimé et moi, c’est du lourd.
– Le salon fait douze mètres carrés, ça devrait tenir. J’ai mis du champagne au frais. Sans engagement de votre part, naturellement.
– Ça te dit, Belle ?
– Oui, c’est amusant. J’ai toujours rêvé de faire un long voyage en camping-car.
– Allons-y. »

Gaston gravit le premier les trois marches de l’escalier escamotable et siffla.

« Wouahh ! »

On se serait cru à l’intérieur d’un yacht. Tout n’était que laiton, cuir et acajou. Les vitres teintées tamisaient la lumière comme dans un pub anglais, pour plus de confort et d’intimité. On y aurait volontiers fumé un cigare et siroté un brandy si ces poisons lents étaient encore tolérés. Gaston se laissa tomber dans un fauteuil profond comme une tombe.

« Ne comptez pas sur la librairie pour financer un bébé pareil.
– C’est mon seul luxe. Il me donne d’ailleurs une idée. Si vous me faites confiance, j’envisage de sillonner les environs avec cette bibliothèque ambulante en remplaçant ma chère collection de livres rares par des livres profanes. Il me suffira de contacter le curé de chaque village pour identifier les petits secrets de chacun, afin d’adapter au mieux l’offre à la demande.
– Et la librairie, qui s’en occupera ?
– Au début, sa version ambulatoire ne fonctionnera que le dimanche et les jours fériés. Plus tard, si le succès est au rendez-vous, j’embaucherai un assistant. Champagne ?
– On fête quoi ?
– Ne faites pas le méchant, Gaston. Comme si vous aviez besoin de fêter quelque chose pour boire un verre. Je prendrai volontiers un peu de champagne.
– Coupe ou flûte, Belle ?
– Coupe. J’aime sentir les bulles éclater sur mon nez. »

Malfait leva les yeux de son encyclopédie.

« Vous n’avez pas envie de le savoir, mais un verre de champagne contient environ onze millions de bulles. »

Gaston rota.

« Excusez-moi, les bulles... Bon, Paul, allons à l’essentiel. Vous avez un beau camping-car, mais vous n’êtes plus de première fraîcheur et ne connaissez pas le ministre de la Culture. Votre expérience du métier de libraire se limite à votre collection personnelle de livres et avec un ventre de buveur de bière comme le vôtre, ça va être dur côté caisses.
– Pardon ?
– Une librairie, c’est très physique.
– Je rêve ! Vous vous êtes déjà regardé dans une glace ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité.
– Je vous arrête tout de suite, Paul. Sous une légère couche de graisse protectrice, ce que vous voyez là, il se toucha le ventre, c’est du muscle.
– C’est moi qui vous arrête, malotru. Outrage à un ex-représentant de l’ordre dans le futur exercice de ses fonctions, votre compte est bon. Je ne suis pas venu ici pour me faire insulter. »

Belle tenta de calmer le jeu.

« Personne ne vous insulte, Paul. Vous n’êtes pas gros, du moins par rapport à Gaston ou Aimé.
– Je n’ai pas dit qu’il était gros, juste qu’il avait un ventre de buveur de bière. »

Paul se leva, rubicond.

« C’en est trop. Je demande réparation. Demain matin, à l’aube, je vous attends sur la place du village pour laver cet affront. »

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