la maison d'édition de séries littéraires

Mâchefer

Episode 13

À tu et à toile

Stéphane et Dominique roulaient décapotés, signe d’une grande confiance entre les deux hommes. La Porsche avalait goulûment les kilomètres en poussant avec autorité les escargots sur la voie de droite. Une vague de chaleur bienvenue donnait au soleil printanier un petit air de juin au grand dam des écologistes. Dominique brisa la glace.

« J’ai froid. »

Stéphane lui jeta un regard absent comme s’il n’avait pas entendu.

« Je suis gelé. Ne pourrait-on pas recapoter ?
– Tu n’as pas toujours dit ça. À quoi ça sert d’avoir une décapotable si c’est pour rouler enfermé ? »

Il était de méchante humeur.

« Pourquoi me forces-tu à venir avec toi ? Tout cela ne me concerne plus. Désormais, chacun vit sa vie de son côté. Gâcher une journée chez ces péquenots alors que j’ai du travail par-dessus la tête !
– Ce sera ton cadeau d’adieu. Pour tenir un commerce, les gens préfèrent un couple à un célibataire.
– Nous ne sommes plus un couple.
– Oh ! arrête, tu comprends ce que je veux dire. Belle a flashé sur toi, je l’ai vu tout de suite. Sois gentil avec elle, fais-la rire, aide-moi une dernière fois. Pourquoi est-ce si long ?
– Parce qu’il faut plus de trois heures pour rallier Mangeclous.
– Mangeclous ?
– Ton bled pourri.
– Mâchefer ? »

Stéphane freina dans un hurlement de gomme, provoquant la panique dans la Seat Ibiza qui s’accrochait à sa roue.

« Mâchefer, bien sûr. »

Dominique blêmit.

« Ne me dis pas que tu t’es trompé ! »

Stéphane posa la tête sur le volant, conscient d’avoir fait une bêtise.

« Et merde ! Je savais que c’était un nom à bouffer du fer... Tu aurais pu regarder la route avec moi. »

Dominique examina la carte tandis que Stéphane pianotait sur son navigateur. Quelques secondes plus tard, l’affreuse vérité éclatait.

« Oh mon Dieu ! Non ! C’est exactement la direction opposée. C’est foutu. »

Il se prit la tête à deux mains en étouffant un sanglot. Stéphane avait perdu de sa superbe.

« Tu me trompes, tu te trompes de route, tu es un monstre.
– N’en fais pas un drame. Tu avais rendez-vous à une heure précise ?
– Tu engagerais quelqu’un qui n’est pas fichu de se présenter à l’heure pour son entretien ? Tu l’as fait exprès. Tu me détestes. Laisse-moi seul, je te prie.
– Je te signale que tu es dans ma voiture.
– Dans ce cas... »

Dominique soupira et fit mine de sortir après un dernier regard accusateur.

« Adieu !
– Ne sois pas stupide et examinons la situation la tête froide. Donne-moi le numéro de Belle. »

Quelques secondes plus tard, Belle décrochait.

« Belle Enquist ? Bonjour, c’est Stéphane, le Stéphane de Dominique. Enfin, l’ex. Suite à un léger dysfonctionnement.... Pardon ? Dysfonctionnement, dans la fonction publique, vous devez connaître ce terme. Je disais, suite à une cagade de ma part, tout va très bien, madame l’institutrice, mais on déplore un tout petit rien. Nous risquons d’arriver en retard. Comment ? Non, plus, je le crains... Plus. Trois ou quatre heures, voire cinq. Regrettable, oui, je m’en doute. Laissez-moi vous expliquer. »

Glose embarrassée... Mangeclous, Mâchefer... navré, mais charmeur.

« Oui, il est à côté de moi, je vous le passe.
– Dominique à l’appareil. Je suis horriblement confus, Belle. Impardonnable, je comprendrais tout à fait que vous ne souhaitiez plus nous voir... Pardon ? Vraiment ? C’est gentil, vous êtes un ange. Oui, j’attends. »

Il étouffa le combiné.

« Elle consulte Malfait. Il pense qu’il devrait être possible d’organiser une vidéoconférence.
– Quoi ?
– Chut ! »

Dominique grimaça en levant un bras agacé dans sa direction.

« Oui, je suis là. Oui... »

Stéphane le regarda hocher la tête et entamer une succession de « oui » et de « non » entrelardés de « hum » et de « hin-hin ».

« Entendu. Je vous remercie infiniment. Je vous rappelle au plus tôt.
– Alors ?
– Alors tu me trouves un cybercafé. »

Où veux-tu que je dégote un cybercafé dans ce désert ?

« Dans une ville, oh ! qu’il est empoté, ce matin. »

Il consulta sa carte.

« Dans dix kilomètres, Neuville. Une ville neuve, c’est informatisé. En route. »

Pendant que Stéphane rattrapait le temps perdu, Dominique se repoudrait.

« Il faut se maquiller quand on passe à la télé, sinon on a le teint blafard. »

Quelques minutes plus tard, ils arrivaient à Neuville.

« Où sont les gens ?
– Chez eux, je suppose. Allons au centre-ville. »

Ils tournicotèrent dans la ville et finirent par tomber sur un café ouvert. Hélas, il était moins connecté que deux bornes mâles. Un attelage de pochards accoudés au bar tenta de leur expliquer à quatre mains où dénicher du « ouifille », sans grand succès. Ils allaient se résigner à changer de Neuville quand Stéphane, qui avait beaucoup à se faire pardonner, trouva la solution en levant les yeux. Un jeune s’excitait sur son ordinateur derrière une fenêtre entrouverte d’où s’échappait une musique d’enfer. Ils sonnèrent et parvinrent à convaincre le nerd de les laisser utiliser son matos en échange de cinquante euros et d’un tour en Porsche. C’était un petit prodige. En deux temps trois mouvements, hop ! hop ! hop ! il débusquait la Webcam de Malfait.

« Voilà, vous êtes en ligne avec votre truc de fer. Pour le son, c’est là. Restez bien en face de la bécane pour qu’ils vous voient. Les clés. »

À regret, Stéphane lui tendit le sésame de sa Porsche.

« Attention, c’est dur à conduire. Cinq minutes et pas plus de quarante à l’heure. Si tu me la casses, je te tue.
– T’inquiète. »

La porte claquée, Stéphane se déchaîna.

« Je ne plaisante pas, si ce jeune con me la plie, tu m’en paies une autre.
– Allô, allô ! »

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter