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Mâchefer

Episode 15

Un petit beur véritable…

Soudé à la taille de son cousin qui pilotait la Kawasaki rouge et noire, Ahmed Kitab hurlait de peur en récitant une istighfar, demande de pardon à Allah. N’y tenant plus, il le pinça, le signal convenu pour solliciter une pause. Fahd relâcha la manette des gaz. La moto perdit de la vitesse et roula silencieusement pendant plusieurs centaines de mètres avant de s’immobiliser sur le bas-côté de la route. Fahd la mit sur sa béquille et ôta son casque intégral.

« On ne sera jamais à l’heure si tu m’arrêtes en permanence. Essaie de prendre sur toi, cousin. »

Ahmed s’essuya le front avec un kleenex, les jambes encore molles.

« Je ne m’y ferai jamais. Tant pis pour le rendez-vous, roule moins vite s’il te plaît. Je préfère arriver en retard que mort de peur ou mort tout court.
– Comme tu veux. »

Fahd en profita pour se désaltérer, puis les deux cousins remontèrent sur le bolide. Ahmed ferma les yeux et tenta de vaincre sa phobie en se préparant à l’entretien de repêchage que lui avait proposé Justine. Quelle surprise ! Elle l’avait appelé deux heures plus tôt avec de bonnes nouvelles : le maire l’attendait. « Vous comprenez, j’ai dit tellement de bien de vous qu’il a insisté pour vous rencontrer ». Il avait d’abord décliné l’offre, persuadé de n’avoir aucune chance de décrocher le poste. Belle l’avait alors recontacté pour le convaincre du contraire. « Nous avons besoin de vous, Ahmed. Venez. ». Il avait encore sa voix chaude dans les oreilles. « Besoin de vous ». Ça lui plaisait, qu’on ait besoin de lui. S’il avait su qu’il n’était qu’un pion dans la nouvelle stratégie TSF – Tous Sauf les Fromages – de Belle et Justine, alliées de circonstance, il se serait moins précipité.
Belle était si remontée contre Alexia Bottu qu’elle avait conclu un accord avec Justine : la librairie irait à Dominique qui prendrait Gaby et Justine comme assistants. Ahmed servirait d’agneau sacrificiel. En refusant sa candidature et celle du gendarme, le choix des femmes, Gaston serait leur obligé. Elles torpilleraient à leur tour celle des énarques vignerons et l’on finirait pas se mettre d’accord sur une candidature de compromis, celle de Dominique. Brillant ! Après tout, pour Gaston, peu importait le gérant pourvu que la librairie ouvrît à temps.
Les deux stratèges se précipitèrent à la rencontre de la moto qui venait de faire une entrée remarquée dans le village.

« Wouahhh, l’engin ! »

Gaby posa son Littell sur le bord de la fontaine pour mieux admirer la belle mécanique tandis que sa tante faisait les présentations.

« Ahmed, voici Belle et Gaby, mon neveu. C’est pour lui que je vous ai acheté le Littell.
– Ravi de vous voir. Fahd, mon cousin.
– Enchantées. »

Ahmed désigna le livre abandonné sur la margelle.

« Vous avez aimé ? »

Gaby détourna avec peine ses yeux de la moto.

« Aimé quoi ?
– Le Littell. »

Une lueur de frayeur voila un instant son regard atone.

« Euh... oui. C’est un bouquin très fort. Je ne l’ai pas terminé, mais c’est impressionnant. »

Il fallait peu de choses pour impressionner Gaby, puisqu’il en était encore à la quatrième de couverture. Il toucha le réservoir ventru du bolide.

« Si vous n’avez pas besoin de moi, je reste avec Fahd. Je peux monter dessus ?
– Ni sur l’un ni sur l’autre. Va plutôt demander les clés de la grange à Malfait. Quant à vous, Ahmed, suivez-nous. J’aimerais savoir comment vous vous y prendriez pour faire de notre petite librairie le fleuron du canton. On ira ensuite voir Gaston, puis nous mangerons ensemble. Vous ne comptez pas retourner à Paris aujourd’hui ?
– Je ne sais pas. Fahd y tient, mais je ne supporterai pas de remettre les pieds sur cette machine infernale. »

Les deux femmes entraînèrent leur proie vers la librairie en la briefant sur les récents développements du projet. Maintenant qu’Ahmed était là, Justine pouvait lui avouer à quel point la concurrence était rude. Il répondit avec concision à leurs questions et se plia au jeu consistant à expliquer comment transformer un commerce de proximité en centre culturel d’importance, tout en émaillant ses propos de citations drôles et pertinentes. Belle fut saisie de remords à la pensée d’écarter un candidat aussi compétent sous prétexte qu’il n’avait pas le sou. Il était fin et sans malice, humble et fier à la fois. Elle l’aurait bien soutenu, mais depuis les Bottu, Gaston ne voudrait bien d’un Arabe que s’il était le roi du pétrole. « Il faut voir grand, Belle ». La visite terminée, on mena le jeune homme à la forge où Gaston fourbissait son arme. Aimé les stoppa.

« Ne vous approchez pas trop près, c’est dangereux. »

La tête encagoulée, mains et corps protégés, l’Héphaïstos de Mâchefer affutait la faux qu’il comptait utiliser le lendemain pour se défaire du gendarme sabreur. La meule projetait des étincelles menaçantes dans la pénombre de la grange.

« Trois mille tours par minute, cinq cents watts, bande de cinquante millimètres, annonça Malfait. »

Lorsqu’il fût satisfait du fil, Gaston reprit forme humaine en s’épongeant le front avec une nappe.

« Fait chaud, là-dessous. »

Justine s’avança.

« Gaston, je te présente Ahmed, le petit jeune de la FNAC. Il n’est pas bien gros ni riche, mais il connaît son métier. »

« Bienvenue à Mâchefer, Ahmed. Justine vous a mis au courant ?
– Oui, je suis en concurrence avec le ministre de la Culture. »

Gaston éclata de rire.

« Y a un peu de ça. Notre projet a pris une tournure intéressante, dernièrement. Vous pesez combien ? »

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