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Mâchefer

Episode 16

... et qui a beaucoup Lu

« Combien je pèse ?
– Financièrement. »

Ahmed rougit.

« Financièrement, bien sûr. Hier je vous aurais répondu “pas grand-chose”, mais j’ai reçu une bonne nouvelle ce matin. Je suis l’heureux lauréat du dixième concours national d’aide à la création d’entreprises dans la section “librairie de proximité”. Une aubaine, puisque cette compétition est dotée d’un prix exceptionnel de cinquante mille euros. Je suis riche ! »

Belle et Justine en eurent le souffle coupé. Quel cachottier, cet Ahmed ! Le petit futé voulait réserver la primeur de cette information au patron.

« N’exagérons rien, vous avez vu l’état de la grange ? »

Ahmed regarda autour de lui.

« Parce qu’il faut aussi retaper cette ruine ?

– Pas celle-là, l’autre, celle qui jouxte la librairie et qui doit être aménagée pour accueillir les Mâcheferins de tout poil. Belle vous a dit pour le lien social ?
– Oui. Excellente idée que j’ai d’ailleurs développée abondamment dans mon projet de création. »

Il fouilla dans son sac à dos et tendit au maire une épaisse chemise.

« Voilà comment je vois les choses, Monsieur Lacharrue. À propos, saviez-vous qu’un général Lacharrue avait combattu sous les ordres de Lafayette à Yorktown, en Amérique ?
– Ça par exemple ! Ma famille est originaire de Chavaniac, en Auvergne.
– Comme le marquis ! Vous descendez probablement de cet illustre ancêtre, car des Lacharrue, on n’en trouve plus beaucoup en France, sinon en Loire-Atlantique.
– Ma foi...
– Bon, parlons vrai. À Mâchefer, ça va pas le “faire”. Sauf à s’installer au centre historique d’une ville de plus de cent mille habitants, on ne vit pas d’une librairie de proximité. D’où l’idée suivante, d’inscrire ce projet dans une vision plus globale d’animation culturelle du village. En deux mots, on ne crée plus une librairie, mais un espace culturel partiellement financé par la commune et la région, dans lequel on vend des livres, certes, mais aussi d’autres services liés au monde littéraire. Je pense à des ateliers d’écriture, du soutien scolaire en français, des expositions, du théâtre, des concours de nouvelles, voire, pourquoi pas, une librairie virtuelle pour publier les œuvres qui traînent au fond des tiroirs de vos administrés. Le livre sera le noyau dur du centre, mais, tel un atome, graviteront autour de ce noyau des électrons libres, sources de revenus. »

Il se tourna vers Justine.

« J’aurai besoin d’aide, naturellement, quelqu’un d’expérience, organisé, sérieux et surtout, connaissant bien la commune. Cette personne devra elle aussi être assistée par quelqu’un de jeune et costaud pour le travail de manutention. Je suppose qu’on peut trouver ce genre de profil localement. Nous développerons la notoriété de ce foyer par des événements alternatifs alliant culture et gastronomie : fête de la saucisse, avec des hot-dogs emballés dans des pages de manuscrits inédits de Verlaine, concours de la plus mauvaise nouvelle, dégustation d’absinthe. À titre exceptionnel, je ferai don de trente mille euros à cette institution à condition qu’elle porte mon nom et, bien sûr, le vôtre, Monsieur Lacharrue. La fondation Kitab-Lacharrue sera connue dans tout le pays grâce au reste de mon prix que je compte investir dans un tour de France caritatif. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, le produit de cette campagne sera intégralement reversé au centre que je dirigerai, si vous le voulez bien. Qu’en pensez-vous ? »

Gaston lui rendit son dossier.

« Impressionnant. Près du but, tous les candidats rivalisent d’imagination et se découvrent des ressources financières inattendues. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, les filles, mais je suis perplexe. Vous me faites douter, Ahmed, avec votre fondation. »

Justine changea de monture.

« J’ai tout de suite vu que Monsieur Kitab avait l’étoffe d’un grand libraire. Gaby et moi-même sommes à sa disposition si un besoin de connaissance du terrain ou de muscles se faisait sentir. »

Belle approuva.

« On ne saurait négliger le lauréat d’un concours national. »

Gaston s’empara de la faux et se dirigea vers la porte.

« Je prendrai ma décision demain. D’ici là, vous êtes notre invité, Ahmed. Comme on dit par chez vous, hadh saiid, bonne chance. Je vous rejoins dans une demi-heure, après mon entraînement. »

Gaston sortit de la grange et fit quelques exercices d’assouplissement avec son arme. De loin, on aurait dit du tai-chi exécuté par un gorille jouant avec un régime de bananes. Dans son camping-car aux rideaux baissés, en ombre chinoise, le gendarme révisait le passage d’une garde à une autre, en veillant à contrôler la défense de sa ligne centrale. Tour à tour arme et bouclier, le sabre ne le protégerait que s’il parvenait à imposer sa technique et maîtriser son agressivité. Il savait qu’il lui suffisait de résister au premier choc pour gagner ce duel, grâce à l’agilité de son arme. Dehors, Gaston se mit en boule et, tel un lanceur de disque, tournoya plusieurs fois sur lui même avant d’agresser un platane voisin. Kitab frémit à la vue de l’arbre cisaillé net. Ignorant tout de la joute, le geste inhabituel du maire le surprit. Il avait déjà vu des cantonniers moins brutaux. Belle le tira par la manche.

« Ne restons pas là. Allons chez moi, vous m’aiderez à préparer le repas. »

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