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Mâchefer

Episode 17

Ahmed alors !

Bercée par le babil littéraire d’Ahmed, Belle tentait de mettre de l’ordre dans ses idées. Gaston décidait, mais elle comptait bien faire en sorte de lui souffler la bonne réponse. Au fil des jours, les quatre postulants avaient affûté leur candidature au point de les rendre toutes désirables, même si le gendarme avait hypothéqué ses chances de réussite en provoquant le Sanglier. Qu’il gagne ou perde son duel, il ne serait jamais le libraire du village sauf s’il était suffisamment intelligent pour l’emporter en ne l’emportant pas. Une espèce de match nul équitable où le maire, comme aux échecs, troquerait une tour – la librairie – contre la vie sauve. C’était le seul des candidats à pouvoir forcer son destin et Belle n’était pas loin de penser qu’il était suffisamment machiavélique pour avoir planifié son éclat. Curieusement, Gaston aimait Dominique. La biche et le sanglier. Tout les séparait, sauf le mirage d’un commerce adossé à un héritage et porté sur les fonts baptismaux par le futur président du syndicat des libraires. Entre élus, on se comprenait. Si Gaston se rendait compte avant demain de l’imposture des Bottu, Dominique et ses fameuses pilules bleues pouvaient l’emporter. Alexia Bottu de Sètelieu ne serait jamais la libraire du village, Belle y veillerait, quitte à lui arracher les yeux. Ces deux aventuriers avançaient masqués, en quête ponctuelle d’un nouveau défi à relever. Elle ne les voyait pas gérer une librairie au jour le jour ni vivre loin de Paris et de ses paillettes. Il fallait beaucoup de culot à cette riche héritière pour jouer à Cosette. Quant à Kitab...

« Vous ne m’écoutez pas !
– Si.
– Non. De quoi étais-je en train de parler ?
– De... Littell ?
– Absolument pas. Je vous demandais si je devais continuer à éplucher des pommes de terre. Combien serons-nous, ce soir ?
– Une dizaine. Vous avez raison, il y en a assez. Pardonnez-moi, je suis un peu dépassée par les évènements. Dites-moi, c’est vrai cette histoire de lauréat ?
– Vous ne me croyez pas ?
– Répondez d’abord à ma question. Vous avez réellement gagné cinquante mille euros ?
– Avez-vous du mal à imaginer qu’un beur sans réseau puisse convaincre un jury national ?
– Est-ce si difficile de répondre par oui ou par non ?
– Je ne répondrai pas à votre question. Elle m’insulte.
– Vous êtes très susceptible...
– Continuez, cheminez jusqu’au bout de votre phrase.
– Elle n’a pas de bout.
– Si. Vous alliez dire “comme tous les Arabes”, mais votre bonne éducation vous en a empêchée.
– Ne comptez pas sur moi pour tomber dans votre piège de victimisation. Nous ne parlons pas des Arabes en général ni de la façon dont ils sont parfois traités, nous discutons d’un candidat qui a formulé une promesse basée sur un évènement dont j’aimerais savoir si quelqu’un d’autre que lui peut le corroborer.
– Fahd ?
– Par exemple. Et à part Fahd ?
– Sa parole ne vous suffit pas ?
– Non. Rien de personnel, bien sûr, mais c’est votre cousin. Le mien mentirait pour me protéger. »

L’arrivée de Gaston fit diversion. Il posa sa faux à l’entrée et piocha dans le plat de cochonnailles que Belle préparait.

« Bas les pattes !
– Les morceaux volés sont les meilleurs. Vous aimez le porc, Ahmed ?
– Je suis musulman.
– Et au niveau du goût ?
– Je n’en ai jamais mangé.
– Jamais ?
– Tout est bon dans le cochon, rappela Malfait.
– Absolument. Bon, Ahmed, vous vous doutez bien que nous allons vérifier la réalité de votre médaille. J’ai une image publique, je ne peux pas faire n’importe quoi. Un maire doit rendre des comptes, justifier ses décisions. Imaginez que vous ne soyez pas lauréat ou que le montant du prix ne soit pas de cinquante mille euros, mais de cinq cents euros, j’ai l’air de quoi, moi ? »

Justine leva les bras au ciel en signe d’impuissance.

« J’ai téléphoné au ministère de la Culture, personne ne répond. Les bureaux doivent être fermés.
– Quelle heure est-il ?
– Dix-sept heures.
– L’heure du thé. À moins qu’ils ne se préparent à quelque cocktail, on besogne en décalé à la Culture. Tu réessaieras demain.
– C’est férié, demain.
– La peste soit de la Culture ! Comment va-t-on vérifier qu’Ahmed a bien décroché le pompon ? »

L’intéressé sourit.

« Décidez vendredi.
– Ils doivent faire le pont. À la Culture, les vacances c’est un peu du travail. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’apprécier un monument ou de lire un best-seller.
– Lundi prochain, alors. »

Gaston soupira, au grand dam des feuilles soudain volantes. Il se leva, prit la faux et la déposa sur la table.

« On va procéder autrement. Jurez sur cette lame que vous avez bien gagné la somme que vous dites. »

Ahmed esquiva.

« Sur votre dieu ne m’engage pas, sur le mien m’est interdit. Je ne sais pas si je vais vous associer à ma fondation si vous n’avez pas confiance en moi. »

Justine sentit partir ses veaux, vaches, cochons, couvées...

« Je pense que l’on peut faire confiance à M. Kitab. S’il dit avoir gagné cinquante mille euros, nous devons le croire. Vous ne prendriez pas le risque de recevoir cette lame dans le ventre, n’est-ce pas Ahmed ? »

Le jeune homme en éprouva le fil. La lame était lisse et froide, dense, faite pour déchirer.

« J’aurais trop peur du tétanos.
– Vous ne me facilitez pas la tâche. On en reparlera pendant le repas. »

Gaston reposa la faux près de la porte d’entrée et s’affala dans un fauteuil pour faire un point silencieux sur les quatre candidats. Il ne prenait pas toujours les bonnes décisions, mais décider, il savait faire.

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