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Mâchefer

Episode 18

Dueling barjos

Flanqués de leurs témoins, les duellistes s’étaient présentés à l’heure convenue dans le champ de Ferdinand le taureau. La lune rousse s’attardait comme si elle voulait profiter du spectacle. Ce n’était pas tous les jours qu’un samouraï en armure foulait le sol boueux du village. Paul s’était levé deux heures plus tôt pour l’enfiler. Lourde de vingt kilos, elle comptait pas moins de dix-neuf pièces : cuirasse, jupe, jambière, soleret, cimier, écusson, gorgerin, le corps du gendarme disparaissait sous l’imposante protection. On aurait dit un titan qui se serait dressé sur ses pattes de derrière. Face à lui, ceinturé de vert et moulé dans un pantalon à rayures bleues et blanches, Gaston, torse nu, paraissait vulnérable. Comme deux boxeurs qui tapent dans leurs gants avant l’assaut, les deux adversaires entrechoquèrent leurs armes. Un katana d’apparat pour Paul, une simple faux pour Gaston. Le combat semblait tellement inégal qu’Aimé tenta une nouvelle fois de raisonner les deux hommes.

« Messieurs, je vous en prie, ne soyez pas ridicules. »

Pour toute réponse, Paul décapita une mouche en plein vol. Gaston riposta en lui coupant les six pattes avant qu’elle ne touche le sol. Malfait siffla.

« Joli ! »

Puis, en tant que maître de cérémonie, il rappela aux bretteurs les règles de l’affrontement.

« Il s’agit d’un duel au premier sang et non d’un duel à outrance. En d’autres termes, le combat cesse quand l’un de vous deux saigne. Je sais que Paul préférait se battre à mort, mais le préfet nous l’a formellement interdit. “De plaisance, ou rien” a-t-il dit. Vous allez vous mettre dos à dos, faire vingt pas, vous retourner et attendre mon commandement avant de vous ruer l’un sur l’autre. »

Paul protesta.

« C’est grotesque.
– C’est l’usage, Paul.
– Pour un duel au pistolet, peut-être, mais il ne vous aura pas échappé que l’on s’affronte à l’arme blanche.
– Sabre contre faux, c’est sans précédent. J’ai donc toute latitude, selon la jurisprudence en vigueur au Moyen-Âge, de fixer les règles. Messieurs, allez. »

Cette initiative singulière perturbait le plan des deux hommes. Gaston avait l’intention de se jeter sur son rival une fraction de seconde avant le feu vert de Malfait pour le faire chuter d’un choc frontal de lame sur le torse. Une fois à terre, pensait-il, ce bouffon serait incapable de se relever. De son côté, Paul envisageait de régler le compte du maire par un simple coup d’estoc. Comme si la situation n’était pas assez confuse, Margot, la favorite de Ferdinand, s’interposa entre les deux hommes. Gaston lui flatta la croupe.

« Premier prix au Concours général agricole. Avez-vous jamais tâté de hanche aussi grasse, Paul ? Approchez, elle ne va pas vous manger. »

Pour être une dernière fois agréable à celui qui allait mourir de sa main, le gendarme consentit à tripoter l’animal.

« Belle bête, en effet. Quel morceau me conseillez-vous ?
– Poire, merlan, araignée, tout est bon chez cette vache d’exception.
– Comme dans le chameau. En avez-vous déjà goûté ?
– Non. Ça ressemble à quoi ?
– Entre agneau et bœuf. Je me souviens d’avoir dégusté en Mauritanie une escalope cuite dans de la graisse de bosse, un délice. Si vous en réchappez, ce dont je doute, je vous emmènerai au Chameau bleu, dans le Xe.
– Avec plaisir. Allez, Margot, file. »

Stimulé par une claque retentissante sur la croupe, le gras animal consentit à brouter ailleurs. Les duellistes se mirent alors dos à dos et comptèrent les pas. Malfait leva la main. Les deux hommes se raidirent en prévision de l’assaut, mais au lieu du « feu » attendu, un « halte » sonore les figea sur place.
Le samouraï s’impatienta.

« Quoi encore ? »

Malfait trottina vers eux.

« Mille excuses, j’ai oublié de vérifier un truc. Quel âge as-tu, Gaston ?
– Quel rapport ?
– Et vous, Paul, si je peux me permettre ? Les duels sont interdits aux gens de plus de soixante ans.
– Tu te fous de nous ?
– Ce n’est pas moi qui fixe les règles, Gaston. C’est écrit en toutes lettres dans ce fascicule : La mort en face, Histoire du duel de la révolution à nos jours.
– Ah, le con ! »

D’une ruade le maire se débarrassa de son adjoint et se mit en garde. Paul chargea. Les deux lames se croisèrent dans un cisaillement sinistre qui fit taire les oiseaux. Le sabre était vif, mais il se méfiait de l’allonge de la faux. Dérobement, passe avant, quinte, redoublement, Paul commençait à déchanter devant la résistance de Gaston et ses coups sournois qui menaçaient de l’éventrer. Le maire avait dû trafiquer son arme, car elle se transformait parfois en lance, fer dans le prolongement du manche.
À l’autre bout du champ, Ferdinand suivait le combat d’un œil agacé. Il n’avait pas du tout apprécié la privauté dont avaient fait preuve les deux hommes à l’endroit de sa favorite. Des gestes tout à fait déplacés selon lui, si on voulait bien lui demander son avis. Une vieille rivalité anatomique l’opposait au maire qui ne manquait jamais de marivauder avec Margot, laquelle, comme toutes les femelles, se prêtait au jeu. Il était temps de donner une leçon à ce fanfaron. Il beugla et se rapprocha des hommes. Le combat tournait à l’avantage de Paul qui avait acculé son rival contre la palissade, le privant d’allonge. Gaston contrait de plus en plus difficilement les tentatives d’enveloppement du sabre qui limitait ses parades circulaires. Tout semblait perdu lorsque Ferdinand, d’un formidable coup de mufle, mit tout le monde d’accord en propulsant les deux belluaires par-dessus la clôture. Meuh !

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