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Mâchefer

Episode 19

Épisode 19

Des sous pour Mâchefer

Gaston patientait avec Belle dans l’antichambre du préfet Hugues Capet d’Épée dont les bretelles héraldiques, d’après la rumeur, venaient d’être remontées par le ministre de la transition écologique en personne. Belle gigotait sur sa chaise quand elle n’arpentait pas la pièce de long en large, incapable de rester figée très longtemps. Elle colla son oreille à la porte de séparation, puis revint s’asseoir.

« C’est vrai qu’il descend des anciens rois d’Angleterre ? »

Perdu dans ses réflexions, le maire avait posé le journal qu’il ne lisait pas et s’était levé à son tour pour soulager un début de formication, compliment de Ferdinand.

« Qu’en penses-tu, toi, de cette convocation ? »

Elle fit une pirouette arrière et atterrit à ses pieds, légère comme une gymnaste roumaine.

« Rien. »

Belle était directe. Un chat était un chat, alors qu’en France, en particulier quand on se rapprochait des ors de l’État, un chat pouvait tout à fait être un chien si les circonstances l’exigeaient. Soudain la porte s’ouvrit sur un huissier en habit.

« Monsieur le Préfet va vous recevoir. »

Trop aimable. Ils suivirent la momie et furent admis dans le bureau du prince. Descendant de la cuisse de Jupiter, ce nobliau, grand spécialiste de la glose byzantine et enchâsseur d’habiles pensées, était un bel homme, le genre qui plaisait à Madame de Fontenay. Élancé comme un lévrier, il les toisait de toute sa hauteur sous son casque de cheveux blonds cendrés. Belle avait peur qu’il lui flaire le derrière, car cet animal était aussi, disait-on, un homme à femmes. Il s’attarda quelques secondes debout devant son bureau, puis leur désigna un siège du menton en finissant son parapheur. Il leur fit ensuite don de son silence pendant une bonne minute comme s’il était en train de signer un acte d’importance, arrêt de mort, déclaration de guerre ou armistice, à moins qu’il ne s’agisse que du renouvellement de sa voiture de fonction. Finalement, il leva les yeux et ouvrit la bouche.

« Savez-vous garder un secret ? »

Sans attendre leur réponse, il poursuivit.

« Avez-vous entendu parler de l’ANDRA, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs ? Non, bien sûr. Et vous vous souciez comme d’une guigne du stockage en formation géologique profonde de faible perméabilité comme solution de référence pour l’évacuation définitive des déchets radioactifs de haute activité et à vie longue. Je me trompe ? »

Gaston grogna en résistant à l’envie de charger ce cuistre.

« Quant au sous-sol de votre commune, qu’il ait les caractéristiques physico-chimiques qui tendent à limiter la migration des radionucléides ne vous a jamais traversé l’esprit ? Eh bien le nôtre, si, Lacharrue. Et grâce à nous, vous allez enfin entrer dans le vingt et unième siècle. »

Il ouvrit un tiroir doré et en sortit une enveloppe qu’il agita sous le nez de ses visiteurs.

« Au nom de la France et pour marquer la reconnaissance de la Nation pour les territoires participant aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs, j’ai l’immense privilège de vous remettre ce chèque. Faites-en bon usage. »

Gaston tendit instinctivement la main tandis que le haut fonctionnaire replongeait dans son parapheur. Voyant qu’ils restaient sur leur séant, il leva à nouveau les yeux.

« Oui ? »

Belle réagit la première.

« Enfouir des déchets radioactifs à Mâchefer ? Mais… c’est impossible, nous n’avons pas été consultés. Je n’ai pas souvenir d’une quelconque enquête d’utilité publique.
– Et que suis-je en train de faire à votre avis, Mademoiselle, sinon vous consulter ?
– Une fois la décision prise ?
– Naturellement. Pour un sujet aussi sensible que celui-là, on inverse le processus. On décide, puis on consulte. »

Gaston sortit enfin de sa léthargie.

« En tant que maire de Mâchefer, je m’insurge contre un tel procédé.
– En tant que maire de Mâchefer, ouvrez l’enveloppe. »

La curiosité l’emporta et Gaston ne put réprimer sa surprise.

« Foutredieu !
– N’est-ce pas ? »

Belle revint à la charge.

« Je refuse de me laisser acheter.
– Vous préféreriez être mutée ?
– Vous n’oseriez tout de même pas !
– Testez-moi ! L’intérêt national ne s’encombre pas du destin d’une institutrice. Ni de celui d’un maire ou de son meilleur ennemi. »

À l’évocation de Piéchut, Gaston s’immobilisa comme une bête prise dans les feux d’une voiture. En élu raisonnable, il capitula.

« Avons-nous le choix ?
– Non. Ce projet régalien se fera avec ou sans l’accord des populations concernées, d’où notre générosité. »

En bon maquignon, Gaston tira sur la corde.

« Et s’agissant des services publics, Poste, Perception, Chemin de fer…
– Cela va de soi qu’ils reviendront.
– C’est tentant…
– Et diablement dangereux, Gaston. On parle de déchets radioactifs. »

Le préfet se défendit.

« Ne vous en déplaise, Mademoiselle, ces résidus correctement traités sont beaucoup moins nocifs pour les riverains que le glyphosate dont vous aspergez vos champs.
– Et Tchernobyl ? Et Fukushima ?
– Notre savoir-faire est supérieur à celui de ces apprentis sorciers, en fromage comme en nucléaire. Prenez cette manne providentielle et faites votre travail d’élus pour que Mâchefer brille enfin au firmament de la ruralité. L’huissier va vous reconduire.
– S’il vous plaît, confirma ce dernier. »

Gaston se leva.

« Nous allons réfléchir à votre proposition et… »

Le préfet le coupa.

« La réflexion, on s’en occupe. Retournez chez vous, ouvrez une librairie ou dix si ça vous chante, offrez-vous une piscine olympique, faites ce que bon vous semble en surface, mais laissez-nous disposer du sous-sol. »

Gaston saisit Belle par le bras avant qu’elle ne proteste. Qu’avait-elle à gagner à se mettre à dos un grand serviteur de l’État ?

« Viens, on en discutera dans la voiture. »

Elle en pleurait presque.

« On a vendu notre âme au diable. »

Gaston fourra l’enveloppe dans sa poche et sourit en pensant à Piéchut.

« Oui, mais on l’a bien vendue. »

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