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Mâchefer

Episode 2

Lacharrue avant l’émeu

« Je vais t’expliquer, Gaston. »

Effrayant quand il se mettait en colère, Gaston devenait terrifiant quand il se taisait. Une colère froide lui éclaircissait le teint et figeait tous ses muscles dans une immobilité inquiétante. Par prudence, tout le monde avait reculé d’un pas. Malfait roulait des yeux comme un robot japonais dont le logiciel rencontrerait soudain une difficulté imprévue, donnant le tournis à ceux qui tentaient de le regarder. Belle tira sur sa jupe tandis qu’Aimé regardait tristement la bouteille de vin pleine. La seule à ne pas faire grise mine, c’était Justine.

« On ne m’écoute jamais. »

Gaston remua sa lourde tête de droite à gauche, examinant tour à tour, lentement, les membres du conseil. Il avait l’air profondément peiné, déçu, attristé par ce qu’il s’apprêtait à faire, l’air que devait avoir Clovis avant d’abattre brutalement sa hache sur la tête du malheureux soldat qui lui avait contesté le vase de Soissons.
Quand il se leva brusquement, les corps se raidirent. Il fit le tour de la table et regarda sans un mot la nouvelle librairie par la fenêtre. Dans son dos, Aimé fixait Belle avec insistance dans une imploration muette. Il ne lui briserait pas les os, à elle. Elle lui fit une mimique signifiant que ce n’était pas encore le moment. La montée en température avait été trop brutale, il fallait laisser à Gaston le temps de refroidir. Après quelques siècles d’introspection – « ces secondes qui durent des siècles » – le maire se retourna et fixa Malfait au milieu du front, pour stabiliser son regard.

« La lettre ! »

L’adjoint la lui tendit du bout des doigts. Les membres du conseil guettaient le visage du maire qui se crispait à fur et à mesure qu’il avançait dans sa lecture. Parvenu aux « candidats plus “qualifiés” que moi », il écrabouilla la lettre dans sa grosse main et la lança dans la corbeille.

« Qui a recruté ce couillon ? »

Malfait fut le plus rapide.

« C’était une décision collégiale. Sur le papier, sa candidature était excellente.
– Alors vous êtes encore plus couillons que lui. Trois mois pour me dégoter ce tordu, bravo ! Vous voulez torpiller ma réélection ou quoi ? On ouvre dans quinze jours et toujours pas de libraire ?
– Mon neveu Gaby...
– Fous-nous la paix avec ton neveu, Justine. Il est trop jeune et surtout, il est trop con. On ne va pas confier notre commerce à un feignant qui passe son temps à courir les filles.
– C’est pas sorcier, libraire. On baisse le rideau de fer le soir, on le remonte le matin, on range les livres, n’importe quel imbécile peut s’en charger. »

Belle s’avança, toute en cuisses.

« On s’est plantés, Gaston, je le reconnais. On ne cherche pas d’excuses, mais on ne va pas ramper non plus. Le garçon nous a bluffés en venant avec sa femme, elle avait l’air dynamique, il présentait bien, j’ai discuté livres avec lui, bref, ça aurait pu marcher. C’est la faute à pas de chance. On va tout reprendre à zéro en commençant par les autres candidats, ça peut aller vite.
– Quinze jours. Je veux un libraire pour dans quinze jours.
– Ce qui nous faciliterait la tâche, c’est un petit coup de pouce pour le salaire. Onze cents euros nets par mois, c’est un peu juste pour quelqu’un de valable.
– Mon neveu se contenterait de la moitié.
– Quelqu’un de valable, Justine. »

Le maire se leva lourdement et toisa le conseil municipal qui reprenait du poil de la bête. Il se racla la gorge et posa ses pattes velues sur la table. Aimé se dit qu’elles devaient bien peser dans les deux livres chacune.

« Des misérables, voilà ce que vous êtes. Et toi, Malfait, t’es un incapable. Dès lundi, vous partez tous les quatre en chasse à Paris. Trouvez-moi un libraire. Belle, tu as carte blanche, c’est toi qui dirigeras les opérations. Tu peux aller jusqu’à mille deux cents euros, pas plus haut. Débrouillez-vous comme vous voudrez, mais ne revenez pas les mains vides. »

Aimé bêla.

« C’est pas possible, qui c’est qui va tenir la boucherie en mon absence ?
– Ta femme.
– Elle sait pas découper les carcasses.
– Ton commis s’en chargera. »

Le boucher grimaça. De notoriété publique, le commis avait un faible pour la viande blanche de proximité. Belle protesta.

« Et mes élèves, qui s’en occupera ?
– Il fallait y penser plus tôt. Quinze jours, pas un jour de plus. Plus vite vous serez partis, plus vite vous serez revenus. Bonne nuit. »

En un grognement et deux enjambées, le sanglier avait quitté la pièce. La porte de dehors claqua, puis le silence revint. Justine prit les devants.

« Moi je fais équipe avec Malfait, et toi, Aimé, tu accompagnes Belle. On se partage les candidats. Si ça ne vous dérange pas, je m’occupe du beur et du gendarme ; vous, des mareyeurs et des fromagers.
– Des qui ?
– Les hurluberlus du Marais. »

Belle ne l’écoutait plus. Elle songea à démissionner sur-le-champ du conseil municipal, mais Gaston ne la lâcherait pas comme ça. La seule façon de sortir d’un puits, c’est par le haut. On était samedi. Il lui restait la journée de dimanche pour se retourner en espérant que trois journées à Paris leur suffiraient pour faire le tour des candidats et prospecter quelques librairies. Avec un peu de chance, elle pouvait être de retour mercredi soir, soit deux jours d’absence effective, les enfants ne travaillant pas le mercredi. Elle écarta l’idée de se mettre en congé maladie, presque une maladie professionnelle chez ses pairs : la maladie des congés. Trop risqué. Dans un village, on a la lettre de dénonciation facile. En cas de problème, elle laisserait le maire se débrouiller avec le rectorat. Rassurée, elle croisa le regard de Malfait. Quelque chose clochait dans son visage, mais elle ne savait pas quoi. Il lui rendit son salut. De stupeur, il ne louchait plus.

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