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Mâchefer

Episode 20

Sa Majesté Gaston

Pleine à craquer, la salle des fêtes bruissait d’impatience, excitée par la rumeur selon laquelle le maire allait y faire une annonce hénaurme. Depuis son retour de chez le préfet, Gaston arborait le sourire énigmatique et satisfait de celui qui a gagné au Loto et s’en félicite. On se doutait bien qu’un tel remue-ménage dépassait le simple cadre de la consultation préalable à la nomination du futur libraire. S’il convoquait le ban et l’arrière-ban avec autant de pompe, il fallait s’attendre à du lourd.
Les jeunes et les anciens se pressaient contre le buffet pharaonesque gardé par Aimé et sa femme, une table garnie qui n’avait rien à envier à la devanture du boucher. Il leur tardait de faire main basse sur cette orgie de nourriture. Les moins gourmands entouraient les membres du conseil municipal et tentaient en vain d’entrer dans la confidence. Berthe, la femme du maire, boudinée dans une robe imprimée fleurie, papillonnait d’un groupe à l’autre en minaudant et se résignait avec dignité à son devoir de réserve. Piéchut et sa clique s’efforçaient de cacher leur dépit comme des joueurs de poker qui voient leur adversaire aligner une quinte flush.
Rassemblés dans un coin de la salle, les trois postulants couvés par Justine et Belle découvraient le charme et les inconvénients d’un village fusionnel. Les paysans, eux, les dévisageaient comme des bêtes de cirque.
La voix forte de Gaston, assistée du choc cristallin d’une fourchette sur un verre, retentit dans la salle.

« S’il vous plaît, un peu de silence. »

Il monta sur une estrade improvisée comme un roi fainéant et joua des mains pour attirer l’attention de tous.

« Un peu de silence, s’il vous plaît. »

Les plus rétifs à l’autorité finirent pas se taire, piqués par la curiosité. On allait enfin connaître le motif de cette extravagance. Lorsque le silence fut assourdissant, Gaston daigna s’expliquer.

« Mes amis, vous savez à quel point l’avenir de notre chère commune me tient à cœur. La plupart d’entre vous sont nés ici et s’y plaisent, mais notre jeunesse s’y ennuie. Partout autour de nous les portes se ferment : celle des commerces, des services publics, des banques, des écoles... Les gens ne se parlent plus, les champs sont en jachère, le centre-ville est mort, bref, pour être compris de tous, Mâchefer part en couilles. Il fallait réagir. J’ai donc décidé d’injecter du sang neuf dans nos vieilles veines en ouvrant une librairie qui sera le symbole de notre renouveau. Ce lieu de culture et de vie, après en avoir délibéré avec le conseil municipal, sera confié à monsieur Ahmed Kitab que je vous demande d’applaudir chaleureusement. Ahmed, s’il te plaît, viens par ici. »

Poussé par Justine, le jeune homme, à la fois ravi et circonspect, se fraya un passage dans la masse compacte des villageois qui s’écartèrent de lui comme s’il était contagieux. Gaston l’encouragea de la voix.

« Ahmed est compétent, motivé, cultivé et avec lui, c’est un peu de la FNAC qui s’installe chez nous. Vous aurez tout le loisir de discuter de ses projets pendant nos agapes. Il sera assisté au jour le jour par Justine et son neveu. À elle la caisse, à lui les caisses. Je dis librairie par facilité de langage, mais notre ambition est bien plus grande. C’est moins de livres qu’il s’agit que de lien social. Tout Mâcheferin s’y retrouvera, qu’il sache lire ou non. Cette officine sera la fierté de notre village et pourra compter sur l’appui du ministre de la Culture grâce à Alexis, Alexia et leur chèvre que ledit ministre vient d’appeler à ses côtés. Ils m’ont assuré de leur soutien indéfectible et joueront le rôle de conseillers plénipotentiaires auprès d’Ahmed. À eux de veiller à ce que le flux des subventions ne se tarisse pas. Le rayonnement de notre future Alexandrie s’étendra aux communes limitrophes. J’ai confié à Paul Verwool, ici présent, la charge d’associer nos voisins moins chanceux à ce Damas culturel. Il sillonnera la route au volant de son booking-car et formera notre jeunesse au maniement du sabre. Enfin, pour que le microcosme littéraire ruisselle jusqu’à chez nous, une antenne parisienne sera ouverte et conduite par Dominique et Stéphane. Ils conseilleront Ahmed dans le choix de son fonds et veilleront à ce que tous les ragots de la capitale nous parviennent. Pour mener à bien cette action économique et culturelle, la commune mettra la main à la poche sans qu’il vous en coûte un centime. Une poche pleine, puisque l’on parle ici d’un million d’euros. »

Surprise, émoi. Chacun voulut s’assurer auprès de son voisin qu’il avait bien compris : « il a dit quoi ? », « combien ? » Gaston enfonça le clou.

« Je répète : la commune investira un million d’euros dans ce projet sans augmenter les taxes. »

Piéchut lui sauta à la gorge.

« Et peut-on savoir d’où vient cette manne ? »

Gaston l’ignora. Ce couillon de Piéchut boirait le calice jusqu’à la lie.

« Pour chapeauter le tout, nous créerons une fondation, la fondation Lacharrue-Kitab. Elle sera dotée de cent mille euros et aura pour objet de contrôler les dépenses, percevoir les recettes et promouvoir la culture urbi et orbi. J’en serai le premier président, si vous le voulez bien. Je vous invite maintenant à profiter du buffet. N’hésitez pas  à solliciter notre libraire et ses conseillers pour plus de détails sur ce projet. »

Piéchut explosa.

« Mais bon Dieu de bon Dieu, d’où vient tout cet argent ? »

Gaston chercha le regard de Belle et lui sourit.

« Du trou du cul de la terre, Piéchut. Je ne sais pas si le nucléaire est l’avenir de l’homme, mais il sera celui de Mâchefer. »

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