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Mâchefer

Episode 3

Sus aux gays

Gaston ayant finalement jugé qu’un maire impressionnerait plus les libraires qu’un boucher, c’est donc lui qui accompagna l’institutrice. Dans sa grosse Audi, la belle et la bête avaient filé sur Paris dès potron-minet.

« Le Marais. Y a de drôles de moustiques dans le coin. »

Belle suivit son regard. Dans un coin, sans se cacher, deux hommes se tenaient tendrement par la main.

« Justement, Gaston, je voulais vous en parler. Les deux libraires chez qui nous avons rendez-vous ce matin sont... sont... bref, ils se tiennent eux aussi par la main. J’aimerais que vous me laissiez conduire la discussion et surtout, ne faites pas de remarques désobligeantes sur leur façon de s’habiller ou de parler.
– Coquefredouille, ça va être dur. Des libraires comme eux à Mâchefer, je ne sais pas si je peux me le permettre. Cet enfoiré de Piéchut va s’en donner à cœur joie et nous tourner en ridicule. Un passe encore, mais deux...
– Ça marche par deux, en général. C’est ici. Les Mots sous la Douche. »

Le cœur de Belle battait la chamade. Arrivée si près du but, elle fut prise d’un doute. Qu’iraient faire à Mâchefer, où il ne se passait jamais rien, des libraires gays et parisiens ? Elle inspira lentement et poussa la porte, nimbée par l’odeur musquée de Gaston. Au fond de la pièce, à peine visible sous une jungle de livres qui semblaient pousser sur les murs, elle aperçut Dominique Doux aux prises avec un client. Soudain elle sentit qu’on lui touchait le bras.

« T’as vu ça ! »

Gaston tenait dans la main Mon culte sur la commode. Belle le poussa vers le rayon littérature.

« Il va de soi que nous adapterons le fonds de la librairie aux attentes des Mâcheferins.
– Vous avez perdu la tête, Belle. »

Gaston n’osait même plus toucher aux livres de peur d’attraper le sida.

« Ça vous plaît ? »

Dominique Doux lui tendit une main souple et soignée.

« Je suis à vous dans un instant. »

Il retourna finir son client tandis que Belle attirait Gaston près de la porte.

« Regardez ! Leurs enfants après eux, le dernier Goncourt. Vous voyez bien qu’il s’agit d’une librairie sérieuse ! Elle est juste un peu plus éclectique que d’autres. Tout ça, c’est une question de réglage fin.
– Je suis à vous, Monsieur ?
– Gaston Lacharrue. Je suppose que vous n’avez pas l’intention de vendre la même chose chez nous ? »

Belle poussa un petit cri.

« Gaston, soyez gentil, courez à la pharmacie d’en face m’acheter une boîte d’aspirine. Mon mal de tête revient. S’il vous plaît. »

Belle le regarda s’éloigner avec soulagement. Il fallait faire vite.

« Dites-moi, Dominique, pourquoi voulez-vous quitter un endroit aussi idyllique ? Vous n’êtes pas heureux, ici ?
– Trop heureux, hélas ! Vingt ans de bonheur et brusquement, plus rien. Vingt ans de fous rires, de passion, de projets, vingt ans d’amour et puis un jour, on se réveille et l’être aimé ne vous regarde plus.
– Oh ! Pardonnez-moi, je ne savais pas. Stéphane ?
– Oui. Il a quelqu’un.
– C’est affreux. Ça ne me regarde pas, mais si je peux vous aider...
– Vous êtes gentille. Je vais me prendre un petit remontant. »

Il se dirigea vers la colonne aux gadgets et en sortit un petit sachet transparent contenant trois pilules. Belle se rapprocha, inquiète.

« Qu’est-ce que c’est ?
– Un euphorisant léger. Inoffensif. Votre collègue, par exemple, ça l’aiderait à regarder nos livres avec un œil neuf. »

Belle se décida rapidement. Elle prit une tasse, y déposa la deuxième pilule et versa un peu de café dessus pour la dissoudre.

« Vu le gabarit de votre collègue, j’en mettrais deux.
– Je suis folle.
– Ça n’a pas de goût, il ne sentira rien. On pourra parler affaires sans qu’il  monte sur ses grands chevaux au moindre titre polisson. Attention, le voilà.
– Votre café, Gaston.
– Merci. Tiens, c’est marrant, ça : Have a Big Cock. Cock, ça veut dire cuisine en anglais, non ? Devenez un grand chef, c’est ça ? »

Il retourna le livre, jeta un regard étonné à son café, puis son visage explosa dans un grand rire.

« De ce côté-là, je crains personne. Demandez à Madame Lacharrue. Quand elle a découvert l’engin le soir de notre mariage, elle s’est enfuie dans la grange. Finalement, elle a préféré ma pomme à Ferdinand le taureau, il a jamais pu me blairer ce bestiau. C’est pas pour me vanter, mais je lui fais de l’ombre au Ferdinand.
– Gaston !
– Elle me plaît votre boutique, Dominique. Dans culture, y a “cul”, faut pas l’oublier. J’ai été un des premiers dans le canton à proposer des cours pratiques de sexualité dès le primaire. Avec Justine, les petits ne comprenaient rien. Je les ai emmenés voir Ferdinand faire leur affaire à ses copines et depuis, tout le monde se tient à carreau. Les garçons ont peur d’être ridicules et les filles n’ont pas envie d’être éventrées... Je ne vois pas de San Antonio, dans votre bazar.
– Je ne fais pas ce genre d’auteur.
– Attention, Dominique ! La gaudriole, je suis pour, mais pas au détriment de la grande littérature. San Antonio, c’est comme qui dirait le Rabelais du vingtième siècle. Vous me virez la Pléiade et vous remplacez ces gonzesses par l’intégrale de Dard. Je reprendrais bien un peu de café, moi. J’ai une de ces pêches, ce matin ! »

Belle se précipita.

« Seulement du café, Dominique. »

Gaston le regarda avec gourmandise.

« Tu sais que t’es vachement mignon, toi ? »

Le libraire se tourna vers Belle.

« Vous aviez raison, deux c’était trop. Votre offre est très opportune, mais je dois encore réfléchir un peu. Stéphane... »

Gaston éructa.

« Y a plus de Stéphane. À partir de demain, vous êtes le libraire de Mâchefer et on n’en parle plus. »

Soudain la porte de la rue s’ouvrit sur un bel animal, tout de noir vêtu. À sa démarche de félin et ses belles dents blanches, on sentait le mâle de luxe, voire de luxure. Belle cambra le buste, Dominique sourit.

« Stéphââne ! »

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