la maison d'édition de séries littéraires

Mâchefer

Episode 4

Gaby le Magnifique

Gaby vérifia pour la dixième fois la liste des stations de métro affichée en haut de la rame, de peur de rater l’arrêt. Justine lui avait préparé un itinéraire détaillé pour rejoindre la librairie Les Mots sous la douche, l’objectif de sa mission d’intimidation. Il devait entrer cagoulé dans le magasin, renverser une ou deux tables de livres et hurler que les « pédés » n’étaient pas les bienvenus à Mâchefer. Une idée de sa tante pour dissuader les libraires parisiens de s’installer au village et lui souffler la place sous le nez. Quelle femme !

Soudain il prit conscience qu’il était arrivé. Il se leva précipitamment du strapontin et se rua dehors, aiguillonné par la sonnerie annonçant la fermeture des portes. Quand il aperçut la boutique bleue et jaune au loin, son rythme cardiaque s’accéléra. Il se força à rester calme et fixa la devanture en scrutant l’intérieur à travers les livres et les affiches multicolores. On n’y voyait pas grand-chose. Il balaya la rue des yeux et allait entrer quand la porte s’ouvrit d’elle-même sur une femme en noir qui marqua un temps d’arrêt en le voyant s’effacer trop rapidement. Il s’excusa.

« Vous m’avez fait peur.
– Dépêchez-vous, vous êtes en retard. Ça va bientôt commencer. »

Elle croulait sous les appareils de toute sorte : lampes, photos, fils, micros, un magasin à elle toute seule.

« Je reviens de suite. Entrez. Dites votre texte comme ça vient, c’est un premier jet, on fera les réglages ensuite. Vous le connaissez ?
– Euh... quoi ?
– Votre texte.
– Oui, bien sûr. »

Comment pouvait-elle savoir ce qu’il allait faire ? Il fut sur le point de partir, puis se dit que sa tante avait probablement prévu qu’il aurait le trac. Cette femme était censée l’aider, comme une souffleuse au théâtre. Cette pensée le rassura. Il mit sa cagoule, chaussa des lunettes noires, une idée à lui, et entra dans la librairie. Un projecteur était braqué sur la porte d’entrée. Sans hésiter, il renversa l’escabeau le plus proche et hurla :

« On veut pas de vous, pas d’pédés chez nous !! »

Il y eut un moment de stupeur, puis un gros type marcha vers lui.

« Mais qu’est-ce qu’il fout ici, ce con ? C’est quoi ce bordel ? Vanessa ! »

Un homme bien habillé lui répondit.

« Elle vient de sortir. Je crains qu’il n’y ait une erreur de casting. Ce n’est pas le bon texte. »

Le gros type hurla.

« T’es qui, toi ? D’où tu viens ? Ôte ta cagoule et tes lunettes, ducon. C’est pas vrai, ça, un appareil à cinq bâtons ! T’es ouf ou quoi ? »

Gaby n’avait pas remarqué que le réalisateur avait posé sa caméra numérique dernier cri sur l’escabeau.

« Excusez-moi.
– Qui c’est qui t’envoie ?
– Tantine.
– Qui ?
– Justine.
– Connais pas. Qui c’est celle-là ? Vanessa ! Toi, bouge ton cul et ramasse ces livres. On peut plus travailler dans ces conditions, Stéphane. Les petits budgets, d’accord, mais là on touche le fond. Il est sur quel tournage, ce gus ? Y s’appelle comment, ton clip ? »

Paniqué, Gaby répondit n’importe quoi.

« Euh... Les bronzés font du ski.
– Quoi ? Tu te fous de ma gueule ? Et Stéphane, ça va pas ton bureau. On dirait un bureau de ministre. Pas un papier qui traîne, rien, lisse comme le cul d’un singe. C’est pas un bureau de libraire. Y vit pas, y parle pas, faut m’arranger ça.
– Je ne suis pas comme Dominique, j’aime l’ordre, moi.
– Ordonné ou pas, il me faut du vivant. J’viens de faire un tournage à Saint Étienne chez Plaine, tu verrais le travail. Quand je suis entré, je croyais que le facteur parlait à un tas de papiers. »

L’assistante entra, un script à la main. Il le lui arracha d’un geste vif.

« Tiens, couillon, voilà ton texte. Quatre lignes, ça va pas te tuer. On reprend dans cinq minutes. Stéphane ! Tu prends tout ce qui traîne sur le bureau de Dominique et tu le balances sur le tien.
– On ne pourrait pas plutôt filmer le sien, de bureau ?
– Non, la lumière ça va pas. Vanessa ! Il me faut un prolong et une triplette pour le bureau. Vire la toile silk qu’est derrière, c’est pire que mieux. Où est l’échelle ?
– Quelle échelle ?
– Ben... l’échelle. Y a toujours une échelle dans une librairie. C’est l’accessoire de base du libraire, le prolongement de son corps. Comment veux-tu atteindre les rayonnages du haut sans échelle ? »

Stéphane émit un petit rire.

« Où voudrais-tu que je la mette, ton échelle, avec un plafond aussi bas ? Ça ne va pas l’escabeau ? »

Le régisseur haussa les épaules, sans daigner répondre. Un escabeau ! Et pourquoi pas un échelier ou une escabelle ? Gaby se fit tout petit derrière le présentoir à gadgets. Il ouvrit le script et lut le texte sans le comprendre, incapable de se concentrer. Quelle galère. Vanessa lui toucha le bras.

« C’est à vous dans deux minutes. Ça ira ?
– Oui.
– C’est la première fois que vous faites de la figuration ?
– Oui.
– Respirez bien et lâchez-vous. Vous entrez, vous faites semblant de chercher un livre, puis vous dites : “Vous avez le dernier Littell ?” Stéphane vous tendra Les Bienveillantes, le gros pavé qui se trouve sur le comptoir. Vous regarderez alors la caméra, bien en face, et vous direz : “À la librairie Les Mots sous la douche on trouve de tout, du gay comme du moins gai”.  Rassurez-vous, ce sera sous-titré. OK ?
– OK. »

Le gros type hurla.

« Moteur ! »

Vanessa sourit à Gaby pour l’encourager.

« Allez-y, sortez. Ça va aller. »

Comme un automate, Gaby ouvrit la porte, la ferma doucement, et prit les jambes à son cou.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter