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Mâchefer

Episode 5

Sus au Sarrasin

Dans le RER en direction de Cergy-Préfecture, Gaby regardait défiler le paysage suburbain, une succession de petites gares desservant des banlieues-dortoirs. Des cohortes de petites maisons jalonnaient le parcours, remplaçant les vaches d’antan. Les cloches n’étaient plus au cou des vaches, mais dans ces maisonnettes dont le jardinet jouxtait la voie ferrée. Bonjour le bruit ! En face de lui, Justine grognonnait.

« À mon âge, j’aimerais pouvoir me reposer un peu, mais tu ne t’en sortiras pas tout seul. Une librairie, c’est du travail.
– On doit pas les lire au moins, ces livres ?
– Juste la quatrième de couverture. »

Le neveu et la tante empruntèrent l’escalier roulant qui les hissa jusqu’au parvis de la préfecture.

« On se croirait en Arabie, ici. »

Gaby se dit que sa tante avait le chic pour l’embarrasser. Ils entrèrent dans le temple marchand et partirent à la recherche de la fameuse librairie.

« Regarde, Gaby, l’ennemi, c’est ça. »

Elle désignait l’entrée de la librairie où se tenait un vigile.

« Le grand noir ?
– Mais non, voyons, la librairie. Ce sont des magasins comme la FNAC qui tuent le petit commerce. Bon, achète-toi un manga, on se retrouve ici dans une demi-heure. Et tâche d’être à l’heure ! »

Justine planta son neveu à l’entrée et se dirigea vers le rayon livres en prenant son temps pour s’imprégner de la ruchée. Sans se l’avouer, elle voulait surprendre Kitab à mal faire son travail : bavarder avec des collègues, négliger un client, ranger un livre n’importe comment... Elle traversa la section musicale, puis s’arrêta devant l’îlot vide où sommeillait un ordinateur en veille. Elle attendit quelques instants qu’on veuille bien s’occuper d’elle, le haut du corps en rotation comme une tête de périscope, et soupira bruyamment d’impatience pour attirer l’attention des rares vendeurs qui la croisaient sans la regarder.

« S’il vous plaît ! »

Elle leva la main en direction d’une fille et d’un diable, qu’elle poussait.

« Mademoiselle ! »

La fille ralentit.

« Mademoiselle, s’il vous plaît. Je cherche le Journal de Gide.
– On ne fait pas la presse, ici. »

La fille accéléra et disparut dans les allées avec sa charretée d’invendus de la semaine, comme autant de bourgeois dont il fallait couper la tête. Justine avisa un autre vendeur à gilet vert sapin et bande moutarde.

« Monsieur, s’il vous plaît, je cherche les Nourritures terrestres. »

Le jeune homme fronça brièvement les sourcils.

« Ça ne me dit rien. Vous trouverez ça probablement au rayon cuisine. »

Il allait retourner à ses moutons, qu’on ne voyait nulle part, quand Justine prit les choses en mains, ou plutôt, son bras.

« Vous êtes organisés comment, ici, je ne m’y retrouve pas.
– Comme ailleurs, on fait les deux-huit. En ce moment, je suis de l’après-midi.
– Je parlais des livres.
– Ah ! les livres. C’est très simple. Ici, vous avez les nouveautés, là, il s’approcha de la table, d’autres nouveautés et là-bas, il marcha vers une autre table, je ne sais pas trop, probablement des nouveautés. C’est ce qui se vend le plus, les nouveautés.
– Et le fonds ?
– Au fond ? C’est les poches. Personne n’y va, sauf pour faire la poussière une fois par semaine.
– Je vois. Dites, pourquoi vous mettez autant de livres du même auteur sur ce présentoir ? Ça se vend tant que ça ?
– C’est proportionnel au mètre linéaire. Si ça vous intéresse, demandez la formule mathématique au chef de rayon. L’idéal, pour être embauché au rayon livres, c’est un double bac, S pour la formule, EPS pour les caisses.
– Et un bac littéraire ?
– Surtout pas, les bacs littéraires seraient trop tentés de lire les livres. Un vendeur surpris à lire un livre est viré sur le champ.
– Curieux. Ah ! Avant que je n’oublie, Belle m’a demandé – Belle, c’est ma collègue du conseil municipal – bref, elle m’a demandé un livre pop-up, Alice au pays des merveilles. Je le trouve où ?
– Pop-art ?
– Non, pop-up. Vous savez, les livres en relief, comme si on avait froissé le papier dans ses mains.
– Les livres en braille, avec des picots ?
– Belle ne m’a pas parlé de picots, juste de trois dimensions.
– On ne fait pas de braille, ici. Le temps que l’éditeur le traduise en picots, ce n’est plus une nouveauté. De toute façon, on voit rarement des aveugles dans les allées. Elles sont trop étroites, ils passeraient leur temps à donner des coups de canne sur les jambes des clients.
– Et les aveugles à chiens ?
– Trop compliqué. Il faudrait mettre les livres sur des tables basses pour que le chien puisse les attraper.
– Un vendeur ne pourrait pas les lui donner ?
– Vous avez de la chance que je sois passé ici par hasard, il n’y a jamais de vendeur au rayon livres.
– Ils sont où ?
– Là où y a du monde, en musique, informatique ou téléphonie. Les gens ne lisent plus beaucoup en dehors des nouveautés et des bédés.
– Dans ma librairie, il y aura toujours quelqu’un. Est-ce que Monsieur Kitab travaille toujours ici ?
– Ahmed ? Il est à la réserve. On passe plus de temps à la réserve qu’au magasin, en librairie. Retourner les invendus, déballer les nouveautés, c’est l’activité de base du réserviste. Vous voulez que je l’appelle ? »

Il pianota sur son appareil et le porta à son oreille.

« Ahmed ? C’est Kevin. Y a quelqu’un pour toi, en rayon. Une vio… une dame. T’arrives ? OK d’ac, bye.
– Bon, je retourne en photo. Au revoir, madame. »

Justine le regarda s’éloigner des livres, soulagée comme une mouche qui serait parvenue à s’échapper d’une toile d’araignée. Si Kitab était du même acabit, l’entretien serait court. Elle fut tirée de sa rêverie par un jeune homme en gilet vert.

« Vous vouliez me voir, Madame ? »

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