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Mâchefer

Episode 6

Du beur extra fin

Surprise par sa façon de s’exprimer, Justine le fixa une fraction seconde avant de lui tendre la main.

« Justine Putet, de Mâchefer. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, sinon par lettres interposées.
– Mâchefer ! Je me souviens. Alors, vous n’avez toujours pas trouvé de gérant pour votre nouvelle librairie ?
– Les candidatures ne manquent pas, bien sûr, mais nous voulons être sûrs de faire le bon choix. Où pourrions-nous discuter tranquillement ?
– Allons en section philosophie, on sera au calme. »

Pendant qu’ils se dirigeaient vers la section désertée, Justine attaqua.

« Je cherche le Journal de Gide.
– Ah ! Le Journal. Très bonne lecture. Un pavé, près de deux mille pages. Gallimard. Je ne l’ai pas lu en entier, mais c’est une mine de conseils pour un écrivain débutant. On croyait à tort que Gide écrivait lentement parce qu’il publiait peu. En fait, il écrivait vite, mais concevait lentement. Comme une femme. Neuf mois de grossesse, une journée d’enfantement. Que puis-je pour vous, Madame Putet.
– Aimez-vous la campagne ?
– Je ne sais pas. J’ai toujours vécu en banlieue parisienne. C’est la campagne, Mâchefer ?
– La campagne de la campagne. Un désert culturel. L’horreur. Il y pleut plus qu’ailleurs, j’en suis sûre. Plus froid aussi, comme à Aurillac.
– Pourquoi y vivez-vous si c’est aussi terrible que vous le dites ?
– J’y suis née, mais si j’étais née ailleurs, je n’y aurais jamais mis les pieds.
– Qui sait ce que réserve le destin ? Déterminisme et liberté sont intimement liés. Notre destinée serait même le lieu de notre affranchissement selon... »

Il fit un pas pour saisir un livre.

« Selon Kogen Mizuno, Principes fondamentaux du bouddhisme. Vous vous intéressez à la spiritualité ? »

Justine prit le livre tendu.

« Je vais à la messe toutes les semaines. »

« C’est un bon début.
– Je n’aime pas trop les chinoiseries. Vous vous plaisez, ici ?
– On peut faire un travail intelligent partout, dans les petites librairies comme dans les grandes surfaces. J’essaie de promouvoir des valeurs comme l’échange, la curiosité, le souci d’autrui. C’est plus difficile que dans une petite librairie, mais on y arrive.
Les Nourritures terrestres ?
– Décidément, vous aimez Gide. »

Non, elle n’aimait pas Gide, ce communiste. Gide, c’était un test, pas un modèle.

« Comme ci, comme ça. Vous gagnez combien ici, si je peux me permettre ? »

Ahmed remit le Mizuno en place. S’il était agacé par la question, il n’en montra rien.

« À votre avis ?
– Mille deux ? Mille trois ? Vous ne gagnerez pas plus chez nous.
– On a moins de besoins à la campagne.
– Moins de tentations, certainement, moins de besoins, non. Et ne croyez pas faire des économies, on s’ennuie trop à la campagne pour faire des économies. Vous êtes intéressés au bénéfice, à la FNAC ?
– Oui.
– Treizième mois ?
– Oui.
– Chez nous, ni intéressement ni treizième mois.
– Tant pis.
– Comment ça, “tant pis” ? C’est intéressant, l’intéressement. Vous ne pouvez pas quitter une entreprise aussi florissante que la FNAC pour une modeste librairie de village qui peut péricliter à tout instant.
– Pourquoi me dites-vous tout ça ? Ma candidature ne vous intéresse pas ?
– Si, bien sûr, mais l’honnêteté me pousse à vous mettre en garde contre d’amères désillusions. Voilà cinquante ans que je vis à Mâchefer, je sais de quoi je parle. À moins d’y être né, on ne peut pas y vivre longtemps. C’est la terre, les racines immigrées ne prennent pas. Vous avez beaucoup d’amis ?
– Quelques-uns.
– Vous n’en aurez plus. À Mâchefer, on ne se fait pas d’amis. Les jeunes n’ont qu’une envie, c’est d’en partir.
– Je suis solitaire par tempérament, je m’y ferai.
– Avec un peu de chance, vous pourrez intégrer le conseil municipal, ça vous occupera une soirée par mois. Vous êtes marié, vous avez une compagne ?
– Non.
– Vous n’êtes pas...
– Non plus.
– Je vous demande ça parce que... parce que... je ne me souviens plus, ça n’a pas d’importance. Je vais vous prendre le Littell. Pour mon neveu.
– Quel âge a-t-il ?
– Comme vous, à peu près. Pourquoi ?
– C’est un livre ardu, autant par le sujet que par l’écriture. Il aime l’histoire ?
– Les histoires, oui.
– Ce n’est pas un livre très gai.
– Je sais, il a reçu un prix. Ça parle des nazis ?
– Oui, c’est l’histoire du génocide juif vu par... »

Justine le coupa.

« Je le prends. »

Elle n’allait pas perdre son temps à écouter l’histoire d’un livre que ni elle ni Gaby n’avaient l’intention de lire. Il était bizarre, ce Kitab. Aimable, instruit, prévenant, le genre de personne dont elle aurait soutenu la candidature en d’autres circonstances. Quelle tragédie ! Tous les candidats étaient meilleurs que son neveu, et de loin.

« Nous sommes très pressés. Je suppose que vous devez effectuer un préavis de trois mois ?
– Pas nécessairement, je peux m’arranger avec ma hiérarchie. En ce moment, on débauche.
– Commencer dans quinze jours, c’est possible ?
– C’est jouable.
– C’est impossible, personne ne peut accepter un délai aussi court. Nous comprendrions tout à fait que ne puissiez pas vous libérer à temps. Partir en claquant la porte, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir y frapper. Dernière question : je suppose que vous ne pouvez pas vous rendre libre après-demain pour un dernier entretien chez nous ?
– À quelle heure ? »

Qu’il était agaçant, ce type !

« Euh... je vous confirmerai tout cela par téléphone. Il faut que je consulte l’agenda de Gaston, notre maire. »

Elle baissa la voix.

« Ça me gêne de vous le dire, mais il n’aime pas trop les Arabes, Gaston. »

Kitab sourit de toutes ses dents.

« Pas de souci, je suis d’origine perse. »

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