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Mâchefer

Episode 7

Un gendarme anal…

Belle était soulagée d’être seule pour rendre visite au gendarme bibliophile. Tôt levée, elle s’était promenée au hasard des rues en regardant Paris s’éveiller. Le croissant qu’elle avait pris avec un noisette et le journal, à l’abri de l’agitation automobile, était exquis. C’était un plaisir interdit au village. Il y avait bien un café, mais il était squatté par une triplette de poivrots qui en avaient fait leur quartier général. Elle en avait profité pour revoir le dossier du gendarme à la retraite et feuilleter son dernier livre, Courante et main courante. Placer quelques passages dans la conversation l’impressionnerait. Paul Verwool était, selon elle, le meilleur candidat. Elle ne croyait plus en Dominique depuis qu’il lui avait fait part de ses ennuis sentimentaux. Sur un claquement de doigts de Stéphane, il pouvait à tout moment plaquer le village et revenir roucouler au Marais. Qu’adviendrait-il alors de leur librairie ?

Quant à Kitab... Hier soir, Justine l’avait dépeint comme un jeune inculte tout juste bon à vendre des CD. Il fallait absolument qu’elle le rencontre ou lui téléphone pour se forger sa propre opinion, Justine accusait souvent de rage les chiens dont elle voulait se débarrasser. Enfin les RMIstes fromagers avaient remis leur rendez-vous au surlendemain, pour cause de formation inopinée. À moins que leur chèvre ne soit bonne vendeuse, elle imaginait mal ces rurbains animer la librairie. Cet appétit de ruralité sentait le joint et la flemme.
Le gendarme, donc. Célibataire sans problèmes, libre, à l’aise financièrement, aimable, bavard, un candidat idéal s’il avait été un peu plus jeune. Comme il n’attendait pas après la librairie pour vivre, il pourrait consacrer une partie de son nouveau salaire à payer un assistant. Gaby par exemple. Libraire, non ; assistant, pourquoi pas, si ça pouvait calmer sa tante qui faisait des pieds et des mains pour saboter toutes les candidatures. Belle sentait que Justine s’opposerait vigoureusement à celle du gendarme en arguant, non sans raison, qu’il n’était ni plus jeune ni plus qualifié qu’elle. Dans cette optique, Gaby serait une bonne monnaie d’échange. Restait à convaincre l’ex-représentant de l’ordre de se faire assister par un incapable et vérifier qu’il était prêt, malgré son âge, à s’investir dans un nouveau métier.

Il lui avait donné rendez-vous chez lui pour, s’était-il empressé d’ajouter, « vous montrer ma bibliothèque ». Belle accéléra le pas en espérant que c’était la seule partie de son intimité qu’il comptait lui montrer. Croisant par hasard une station Vélib, elle emprunta un vélo et perdit encore une bonne dizaine de minutes à en comprendre le fonctionnement. Quand elle arriva en nage devant la porte du gendarme, elle eut l’impression qu’il la guettait depuis sa fenêtre. Elle sonna.

« Ah ! Vous voilà enfin, petite demoiselle. Belle Encuisse, je suppose ?
– Belle Enquist. Aine – K – iste.
– Paul Verwool. Entrez ! »

Il lui prit ses sacs des mains.

« Vous avez trouvé facilement ?
– Oui. J’ai juste un peu trop flâné, Paris est magnifique. Désolée pour le retard.
– Il rend votre présence encore plus délicieuse. Je vous guide. Attention, l’escalier est étroit. »

Belle apprécia de le suivre plutôt que de le précéder, un bon point pour lui. Ils s’engagèrent dans un colimaçon qui déboucha sur une porte ouverte.

« Curieux, n’est-ce pas ? Dégage. »

Le chat s’écarta sans se presser pour bien montrer au visiteur qu’il était chez lui. Belle se baissa pour le caresser, offrant à son hôte un spectacle revigorant.
Le carré du salon était tapissé de livres du sol au plafond, dressés les uns contre les autres comme une armée en hiver, tellement serrés qu’il devait être difficile d’en extraire un. On aurait dit un organisme vivant, mais d’une espèce un peu menaçante, guerrière comme une colonie de fourmis. Aucune recherche artistique dans cet étalage, rien que le désir d’être entouré d’écrits chers et familiers. Paul revint avec des boissons.

« Je ne saurais pas vivre dans une pièce sans livres.
– Moi, c’est dans une chambre sans verdure que je dépérirais. Il y en a vraiment beaucoup.
– Je ne jette rien. Me séparer de l’un de mes chéris est toujours un crève-cœur, je ne m’y résous que rarement et jamais sans avoir trouvé une maison d’accueil au pauvre orphelin. Un livre seul meurt de solitude.
– On sent que vous aimez lire.
– Lire, pas tant que ça, mais les livres, oui. Je suis un fétichiste, je les aime physiquement. Touchez-moi ça. »

Il posa le plateau sur la table basse et lui tendit un ouvrage.

« Du papier bouffant calligraphe. Vous sentez comme il vit sous les doigts ? Vous l’entendez chanter ? Respirez-le. Ça vous évoque quoi ? »

Elle faillit répondre « le moisi », mais se retint.

« Le vieux bois... le cuir... l’encre... le tabac... et la soupe.
– Vous avez du nez. J’ai fait du bouillon hier. »

L’ouverture qu’elle attendait !

« En ai-je soupé de la soupe en sachet, seul en brousse à consigner sur la main courante, entre deux visites aux toilettes, les doléances d’indigènes indolents. »

Le visage de Paul se figea une fraction de seconde, puis un sourire l’éclaira.

« Vous avez lu mon livre de souvenirs d’Afrique ? »

Belle avait parlé d’instinct, sans réfléchir, trop heureuse de se rappeler ce passage.

« Je l’ai acheté sur internet.
– Ainsi, c’est vous, le troisième ! J’ai acquis le premier, ma fille le second, et vous...
– Le troisième. Beau témoignage pour qui s’intéresse à l’Afrique, son administration, ses amibes. C’est un continent attachant.
– Et mouvant. On est toujours en transit, là-bas.
– C’est le cœur du monde.
– Les intestins, plutôt. Avez-vous une bibliothèque à Mâchefer ?
– Un embryon.
– Je lui fais don d’une dizaine d’exemplaires de mon livre.
– Oh !
– D’ailleurs... »

Il se dirigea vers une porte.

« Pour ne pas l’oublier, je vais les chercher tout de suite à la cave. Ne bougez pas, je reviens. »

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