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Mâchefer

Episode 8

... et pas bête

Belle tira sur sa jupe qui avait tendance à remonter sur ses cuisses musclées tandis que le gendarme déposait un paquet de livres sous cellophane à ses pieds.

« Je ne voudrais pas vous paraître indiscrète, Paul, mais qu’est-ce qui vous pousse à entamer une deuxième carrière ?
– L’habitude. Je suis retourné récemment voir mes anciens collègues et j’en ai profité pour jeter un œil sur la main courante. Je la tenais, jadis. Une main bien tenue, c’est une mine d’or. Sans me vanter, j’avais la meilleure main du département, on m’envoyait des petits stagiaires de la France entière pour se faire la main sur la mienne. Aujourd’hui, elle me fait honte, leur main. Passe encore l’orthographe, ce n’est pas de leur faute aux jeunes si on a supprimé les dictées, mais ils écrivent n’importe quoi n’importe comment. Une déposition, ça se travaille. Si vous vous contentez de transcrire ce que raconte le plaignant, ça devient vite de la bouillie pour les chats. Il faut relancer, interpréter, transposer, enrichir et surtout, corriger les faits pour qu’ils s’adaptent aux lois qui régissent notre beau pays. On parlait de quoi ?
– De votre nouvelle vie. Vous n’avez pas de problèmes de dos ?
– Pourquoi ?
– Un libraire passe beaucoup de temps à transbahuter des caisses.
– Je ne dis que je ne souffrirai pas un peu lors de l’installation du magasin, mais on ne change pas de fonds tous les jours.
– Détrompez-vous ! Vous passerez trois heures par jour à déballer les nouveautés et remballer les invendus. Cela dit, vous pouvez toujours embaucher un jeune assistant. Nous sommes en zone de développement prioritaire, son salaire sera exonéré de charges sociales.
– Il pourrait faire vivre deux personnes, votre commerce ?
– Sans aucun doute. Le monde rural a soif de culture, il est orphelin depuis la disparition des vendeurs ambulants d’encyclopédies. À vous de choisir avec soin votre fonds.
– Je me flatte de connaître les goûts littéraires des gens au premier coup d’œil. Votre maire, par exemple...
– Gaston ?
– Oui, ce grand monsieur un peu fort. Je lui prescris du Rabelais sans hésitation. Quelques pages le soir, avant le coucher. La dame un peu sèche, qui sait tout sur tout...
– Justine ?
– Bazin. Vipère au poing devrait lui plaire. Le vieux daim avec une montre à gousset...
– Malfait ?
– Concours Lépine : Le livre des inventions. Il s’intéresse aux moutons à cinq pattes, d’après votre boucher. Pour ce dernier, je suggère Rungis : Le plus grand marché du monde, cette caverne alimentaire d’Ali Baba le comblera d’aise.
– Et pour moi ?
– Pour vous ? »

Paul l’examina avec gourmandise.

« J’hésite entre un livre et un film, la biographie de Sœur Emmanuelle et le conte sulfureux de Just Jaeckin, Emmanuelle. N’y voyez pas malice de ma part, mais je vous trouve chaude et chaleureuse, sensuelle et mariale à la fois. Vos écoliers doivent vous adorer. Leurs pères aussi, je suppose.
– Ne vous fiez pas trop aux apparences. Quel est mon auteur préféré, d’après vous ?
– Sans réfléchir ?
– Oui, d’instinct.
– “Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente”. Nietzsche. »

Belle s’arrêta de boire.

« C’est impossible, comment avez-vous deviné ? Personne au village ne se doute que j’aime cet écrivain. J’ai toujours évité d’en parler de peur que les parents me traitent d’anarchiste et se plaignent au rectorat. Non, vraiment, Paul, comment avez-vous su pour Nietzsche ?
– Ne le répétez à personne, je suis un peu médium.
– C’est vrai ?
– Pas au point d’en faire mon métier, mais parfois, à mon insu, je sais des choses sans les avoir apprises. Elles s’imposent à moi comme une évidence, dans leur globalité. Ça m’a beaucoup aidé pour la tenue de la main courante.
– Impressionnant. Vous seriez prêt à commencer quand ?
– Commencer quoi ?
– Eh bien, votre nouvelle activité de libraire.
– Quand vous voulez, je suis libre.
– Dans quinze jours, ce n’est pas trop tôt ?
– Non, mais pourquoi tant de hâte ?
– Gaston tient absolument à ce que la librairie ouvre avant les élections municipales pour clouer le bec de son adversaire. Je ne vous cache pas que cet impératif est non négociable. Vous êtes libre, ce mercredi ?
– C’est inutile, je sais qui sera retenu. »

Devant l’air interloqué de Belle, il posa une main sur son épaule.

« Je plaisante. Je me rendrai très volontiers à cette dernière épreuve à condition que vous m’y prépariez. Il faut le prendre comment, votre Gaston ?
– C’est un homme tout d’une pièce, ne tergiversez pas. Ni chemin de traverse ni allusion, foncez tout droit, c’est un sanglier.
– Sus scrofa ! Méfiez-vous du sanglier quand il claque des dents, c’est un signe d’irritation chez cette bête.
– Vous n’avez pas de paysans dans votre famille ?
– Pas que je sache, mais je peux m’inventer un grand-père laboureur. Prévenez-moi que je me prépare un peu, question vocabulaire. Je dois avoir ce qu’il faut ici. »

Il se leva et se dirigea sans hésiter vers une somme.

« Voilà : 40 ans d’histoire agricole. Avec ça, je serai incollable.
– Qu’allez-vous faire de tous ces livres ?
– Je les emmène, ils ne me quittent jamais. Tous ces trésors, il les balaya d’un geste ample de la main, je les ai lus. Dans mon état, devenir libraire est presque une thérapie. »

Belle se leva.

« J’ai été très heureuse de vous revoir, Paul. Je viendrai vous chercher à la gare mercredi, comme convenu. Réfléchissez d’ici là à la composition de votre fonds, Justine de manquera pas de vous interroger dessus.
– Je passe devant. N’oubliez pas mes livres.
–- Les livres, bien sûr. »

Elle se baissa et souleva péniblement le paquet.

« Rassurez-vous, je ne risque pas de les oublier. »

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