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Mâchefer

Episode 9

Des fromagers de tête…

Les yeux encore lourds d’une sieste impromptue, Gaston grogna.

«  Pas en plein conseil municipal, Berthe. »

Il tenta de se dérober à la caresse de l’intruse, mais la bête semblait trouver l’affaire à son goût.

« Cesse de me lécher, enfin ! »

Un bêlement indigné le réveilla complètement.

« Qu’est-ce que c’est, c’est quoi cette chose ? »

C’était Blanquette, le sosie de la chèvre de M. Seguin « avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier et ses sabots noirs et luisants ». Les deux pattes avant posées sur l’accoudoir du fauteuil de Gaston, elle lui léchait consciencieusement les mains. Une jolie femme l’en débarrassa.

« Allons Blanquette, un peu de tenue. Laisse Monsieur Lacharrue tranquille.
– Vous êtes qui, vous ?
– Alexia Bottu de Sètelieu. La mère de la chèvre. »

Gaston se tourna vers l’inconnu.

« Et vous ?
– Alexis, son mari. Nous venons pour l’interview.
– Ah ! Les RMIstes fromagers. Je m’étais assoupi. »

Il se leva et leur tendit sa grosse main.

« Gaston Lacharrue. Bienvenue à Mâchefer. Vous connaissez tout le monde ? »

Malfait s’avança.

« Je leur ai fait visiter la librairie pendant votre sieste avec Belle, euh... avec Belle pendant votre sieste. Ces messieurs-dames nous ont apporté un délicieux fromage et du pain bio intégral. Avec le saucisson d’Aimé et le beaujolais nouveau, on va se régaler. Sais-tu combien une chèvre donne de lait par jour, Aimé ? »

Gaston lui mit une main sur l’épaule.

« Malfait ! Il ne vous a pas trop saoulé avec ses chiffres ? Non ? Parfait. Si je comprends bien, on pique-nique dans mon bureau ? »

Belle était en train de recouvrir la table d’une nappe à carreaux rouges et blancs tandis qu’Alexia tentait de convaincre sa bête, une alpine chamoisée, d’aller au pieu. Aimé déballa sa marchandise et déboucha coup sur coup deux bouteilles de beaujolais. Pop ! Pop !

« Justine ne vient pas ? »

Sans cesser de travailler, Belle lui répondit.

« Elle fait la tête. J’ai eu Kitab au téléphone. Il se pose des questions. Curieux, non ? Chaque fois qu’on laisse Justine seule avec un candidat, ça se passe mal. »

Gaston se gratta l’entrejambe.

« Ne sois pas trop dure avec elle.
– Ce garçon s’exprime très bien. J’ai demandé à ma cousine qui habite dans le coin d’aller lui acheter un livre, elle ne m’en a dit que du bien. Il ne faut plus laisser Justine s’approcher des candidats.
– On en reparlera plus tard. Venez par ici, Alexis. Goûtez-moi ce nectar. »

Il lui tendit un ballon rempli de beaujolais.

« À votre santé ! »

Les deux hommes trinquèrent. Gaston vida son verre d’un trait et attendit le verdict de son invité.

« Alors ?
– Excellent ! J’aime cette attaque mature et fruitée suivie par la note incisive et acidulée du milieu de bouche.
– Euh... moi aussi.
– Vous ne trouvez pas que les tanins de peaux de raisins très mûrs qui prennent le relais donnent une autre dimension à ce jeune vin ?
– J’allais le dire. Fameux. Essayez le jésus, pour faire passer. »

Alexis happa une rondelle et la huma avant de la déposer délicatement dans sa bouche.

« De la saucisse sèche d’Ardèche. Délicieux. »

Gaston et Aimé se regardèrent brièvement. Plutôt chics les babas cool, lui dans un pantalon en lin blanc écru et pull de la même couleur, elle en robe moulante à manche papillon et leggins. Et pas empruntés.

« Vous avez l’air de vous y connaître, en vin.
– J’ai travaillé pendant deux ans chez LVMH sur le dossier du Château d’Yquem. Nous, les énarques, on ne sait rien, mais on apprend vite.
– Énarque ? Je pensais que vous étiez RMIste.
– Je le suis mêmement. »

Alexia se joignit à la discussion. Pour une fois, Belle avait de la concurrence. Gaston lui tendit un verre.

« Ne me dites pas que vous êtes énarque, vous aussi.
– Énarque et RMIste, comme mon mari. »

Elle prit une gorgée de vin, la tint en bouche quelques instants, puis l’avala.

« C’est un beaujolais. Peu alcoolisé, fruité, facile à boire, un breuvage typiquement expérientiel.
– Tu es sévère, chérie. »

Il se tourna vers Gaston.

« Bottu de Sètelieu, c’est moi. Elle, c’est une Lur Saluces. On s’est connus à Bordeaux quand je négociais pour Bernard Arnault l’achat de cent quinze hectares à sa famille. Le beaujolais nouveau, ce n’est pas sa tasse de thé. »

Gaston se toucha le front.

« Attendez, y a un truc qui va pas dans votre CV. Y doit pas y avoir des masses de RMIstes chez les Lur Saluces. On vous a déshéritée ? »

Les époux se consultèrent du regard, puis Alexia s’expliqua.

« C’est une longue histoire.
– On a le temps.
– Je suis en conflit larvé avec ma famille. Le RMI, la chèvre, c’est pour embarrasser mon père. Alexis et moi avons décidé de tenter une expérience sociale pour mettre en pratique ce que nous avons longtemps prêché en tant que consultants. Votre librairie nous a interpellés. Ses chances de succès sont tellement minces que nous serions très honorés de relever ce défi. »

Belle se cabra.

« Je ne suis pas de votre avis. »

Alexia dévisagea l’institutrice de la tête au pied. Deux lionnes convoitant la même antilope.

« Je peux me tromper, bien sûr. C’est très rare, mais ça m’arrive. Résumons-nous : peu de trafic, peu de fonds propres, peu de surface, pas de notoriété. S’il s’agit de donner un SMIC au neveu de madame Putet ou un jouet à un gendarme qui s’ennuie, c’est suffisant. Notre ambition est toute autre. Si nous acceptons votre offre, nous voulons faire de cette librairie un exemple pour le monde rural, un modèle, un cas d’école. De grande école, mademoiselle Enquist, pas de maternelle. »

Belle, d’habitude si aimable et conciliante, lui sauta à la gorge.

« Je ne suis pas au RMI, moi. Comment savez-vous pour Justine et le gendarme ?
– Nous n’entrons pas dans une négociation sans un minimum de préparation.
– Il n’y a rien à négocier, c’est nous qui décidons. »

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