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Même les Justes tomberont

Episode 10

La nuit était tombée.

Avant que le soleil n’ait entièrement disparu, les frères avaient amassé tout ce qu’ils pouvaient sauver : les reliques, les livres, les objets liturgiques. Puis ils s’étaient enfermés avec les villageois dans la tour Clémentine, en haut de laquelle ils avaient allumé un grand feu de signal. C’était une construction solide, aux arrêtes tranchantes, pensée pour résister à tous les assauts. À l’intérieur, les bénédictins avaient établi un four, un puits, et entassé des vivres.

Blacons arriva avec l’obscurité. Tapi derrière les meurtrières de la tour, le frère Anselme observa avec horreur la horde de pillards s’assembler aux portes de l’église. Une voix se fit entendre : « Père abbé, nous venons vérifier l’efficacité de tes miracles. Que ton saint Robert te protège ! » Un rire vulgaire monta de la troupe.

Les moines de leur côté s’étaient mis à prier. On invoquait la vierge Marie ; le frère Anselme les rejoignit.

Tout en chantant, il ne pouvait s’empêcher de jeter des regards vers les manuscrits étalés au fond de la salle. Il les passait en revue. Où était le sien ? Il plissa les yeux et regarda encore. Il eut soudain la vision de son ouvrage laissé sur son bureau avant le rendez-vous avec le père abbé. On l’avait oublié ! Était-ce possible qu’on ait ainsi laissé des années de travail à la merci des pillards ? Il parcourut à nouveau les ouvrages du regard ; non, son manuscrit n’y était pas ! L’idée que cet ouvrage se situait à quelques mètres dans l’abbaye sans qu’il ne puisse le récupérer était insupportable. Il se rappela en outre que le manuscrit contenait aussi son enluminure tout juste achevée ; or c’était cette enluminure qui devait servir de modèle à la fresque de l’oratoire. Sa décision était prise : il fallait aller le rechercher. Il alla voir le prieur pour lui expliquer son cas.

« Il n’en est pas question mon frère. Vous vous feriez tuer » répondit celui-ci avec presque plus d’étonnement que d'autorité.

Le prieur décidément ne comprenait rien : cette œuvre était la seule chose que le frère Anselme ait véritablement produit, c’était même pour l’instant l’unique ouvrage de sa vie. Il demanda à voir le père abbé.

Celui-ci donnait la confession à l’étage. Il monta les escaliers, et demanda aux frères de le laisser passer en priorité. « Péché mortel », fit-il valoir - la situation était grave, elle méritait un mensonge ; il faudrait tout de même songer à se confesser : « nous sommes tenus, en toutes circonstances, à l’obligation absolue de ne jamais mentir ».

Il expliqua la situation au père abbé : les pillards ne pouvaient pas avoir atteint encore cette partie de l’abbaye, il avait juste le temps de récupérer son manuscrit, mais il fallait agir vite. Après un instant de réflexion, le père abbé acquiesça gravement. Ayant pratiqué un temps le métier des armes avant de se faire moine, il aimait les qualités de courage et de sang-froid. Il donna sa permission, et ajouta sa bénédiction. Puis, s’arrêtant soudain, le vieil homme tendit un moment l’oreille. On entendait un bélier qui frappait à la porte de l’église. « Les portes sont solides : vous avez un peu de temps. Prenez l’entrée de la sacristie » ordonna t-il.

Le frère Anselme dévala les escaliers de la tour en respirant profondément. À chaque étage, on lui ouvrit les portes. Enfin, il se retrouva derrière l’entrée de la sacristie. Un bénédictin glissa d’immenses clés dans la serrure et dit : « celle-ci est la dernière. Après, tu seras sorti. Bon courage pour revenir. » La gorge trop serrée pour répondre, il acquiesça.

En réalité, la sortie donnait, non directement dans la sacristie, mais dans un bref couloir qui menait lui-même à l’intérieur d’un placard. Ce placard, qui s’ouvrait lui sur la pièce, était rempli de vieilles aubes pour en dissimuler le fond. On avait mis une grille sur la porte, afin qu’on puisse s’assurer depuis l’intérieur que la sortie était libre.

Par une précaution toute monastique, cette dernière porte avait été soigneusement huilée : elle ne fit aucun bruit en s’entrebâillant. Les sandales du frère Anselme, en revanche, résonnèrent terriblement sur le carrelage froid. Il les retira vivement, puis écouta. Les bruits sourds du bélier se faisaient encore entendre ; il pouvait passer sans crainte dans l’église.

Il traversa la nef en courant, passa devant le tombeau de Clément VI qui n’avait plus rien de rassurant, et sortit par le cloître. Là, il continua à courir, sentant les dalles sous ses pieds nus. Son coeur battait jusque dans ses tempes et le souffle lui manquait déjà, mais il ne fallait pas encore s’arrêter. Il arriva dans le Scriptorium désert, où les tables, éclairées par la clarté de la nuit, demeuraient rangées comme si de rien était. Un ouvrage était posé son bureau. Il se précipita : c’était son manuscrit ! Au moment où il posa la main dessus, un craquement énorme et sinistre se fit entendre. Ils avaient ouvert les portes de l’église. Les hommes de Blacons allaient rentrer dans l’abbaye.

Une clameur formidable résonna sous les voûtes de l’église, comme une vague sinistre s’engouffrant dans une grotte. Puis on entendit de partout des pas précipités. La troupe se répandait dans le monastère. Il fallait agir vite.

Le frère Anselme fit défiler les possibilités dans sa tête. Le plus sage était d’éviter le cloître attenant à l’abbatiale, et de faire le tour par le verger : une porte de la sacristie donnait dessus.

Il se remit à courir. Le livre pesait lourd. De plus en plus proches, les éclats de voix rauques comme des aboiements commençaient à s’entendre distinctement. Il arriva aux vergers, où il n’y avait personne. Les pommiers conservaient une tranquillité étonnante sous les étoiles. Il longea le mur. Les herbes fraîches et humides couvraient le son de ses pas.

Soudain, le reflet d’une torche apparut au loin entre les arbres fruitiers. Le frère s’arrêta, recroquevillé sur son livre. Fallait-il se mettre à plat ventre ? Une deuxième torche apparut, encore plus près. Ils parcouraient les vergers ; il fallait courir ! Lui pouvait les distinguer de loin du fait de leur lumière, mais personne ne pourrait le voir : les flammes d’une torche éclairent ce qui est proche mais obscurcissent ce qui est loin.

Il atteignit la porte de la sacristie sain et sauf, reprit son souffle un instant, puis l’ouvrit et se figea lorsqu’il découvrit qu’un homme était déjà dans la pièce.

Occupé à fouiller dans un tiroir, son ennemi lui tournait le dos. Ouvrir le placard qui dissimulait l’entrée de la tour n’était pas envisageable. Se réfugier sous la table, c’était sa chance ; mais elle était au milieu de la salle.

Il avança lentement, gardant la bouche ouverte mais s’interdisant de respirer.

Un coup de feu résonna du côté de l’église. L’homme releva vivement la tête, se dirigea vers la sortie, mais soudain s’immobilisa en remarquant que la pièce était désormais éclairée par des rayons de lune, filtrant à travers la porte ouverte du verger. Dans l’encadrement de cette porte, il y avait la silhouette noire, figée un pied en l’air, d’un moine.

Le frère Anselme eut un cri d’effroi. L’homme s’était tourné lentement vers lui et le dévisageait. Ses traits étaient parfaitement éclairés par la lumière du dehors : il avait des cheveux blancs coiffés en arrière et de petits yeux clairs. Ses pupilles se rétractèrent soudainement. Il eut un sourire mauvais, carnassier, comme celui que l’on prête aux vieux aigles du fait des rides qu’ils ont au coin du bec. Il fit claquer sa langue et glissa lentement hors de sa ceinture la lame d’un long poignard.

Affolé, le frère tentait de réfléchir : il n’y avait aucun objet autour de lui qui pût lui servir d’arme. Fallait-il jeter son manuscrit à la figure de son adversaire et courir ? Pour aller où ? Dans les vergers ?

Il y eut alors un atroce bruit de déchirement, comme celui d’un livre dont on arracherait la couverture. Par réflexe, le copiste regarda son ouvrage. Intact. Il leva les yeux vers son adversaire. Celui-ci était figé. La grimace de son sourire semblait de plus en plus vilaine. Une goutte de sang s’échappa de la commissure de ses lèvres.

Le moine aperçut alors la lame qui traversait le buste de son ennemi, lequel s’effondra soudain comme un pantin désarticulé. Derrière lui apparut un petit homme arborant un grand feutre au panache rouge et une barbe flamboyante. Il reconnut Saint Vidal par les descriptions qu’on lui en avait faites.

Sans jeter un regard dans la pièce, celui-ci se mit à genoux auprès de sa victime, referma ses yeux en récitant un Ave. Puis il se releva et lança avec une pointe d’ironie : « Nous ne savons ni le jour, ni l’heure, n’est-ce pas mon frère ? ». Deux hommes vinrent lui prêter main forte ; il les détacha à la protection du religieux tandis qu’il repartait se battre dans l’église.

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