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Même les Justes tomberont

Episode 11

On s’était battu une partie de la nuit. Alarmé par le signal qui flambait au sommet de la tour Clémentine, les « Trois Saints » avaient chevauché à travers la campagne et étaient arrivés avant que l’abbaye ne fût entièrement saccagée. Si de nombreux dégâts étaient à constater, notamment dans l’église, les frères et les villageois avaient eu la vie sauve. Se voyant submergé par le nombre, Blacons avait fini par sonner la retraite, laissant l’abbatiale jonchée de corps. Son dernier geste, avait été de saisir une statuette de Moïse qu’il espérait en or, et de cracher au sol.

Le jour se leva tout de même ; le ciel, trop beau pour une telle journée, contrastait péniblement avec le triste spectacle du monastère vandalisé. Les oiseaux chantaient avec indifférence.

Il allait falloir prier pour les morts et constater les dégâts. Derrière le père abbé, moines et villageois sortirent lentement de la tour Clémentine. Saint Vidal les attendait en bas. Tandis qu’il s’entretenait avec le père abbé, le frère Anselme observa l’église avec effroi. ils avaient tout saccagé : la pierre tombale de Saint Robert était brisée. Son gisant était décapité et sa sépulture avait été violée. Les marbres du tombeau de Clément VI étaient éparpillés, les statuettes qui l’ornaient se répandaient en morceaux sur le sol. Le moine dont le nom avait fini à Rome, inscrit en mosaïque parmi ceux des autres papes, retrouvait subitement sa place dans un Velay obscur où l’on avait laissé son corps livré à la merci du premier brigand venu.

Partout, des cadavres s’étendaient auprès de flaques de sang.

Traversant l’église, il alla au transept du Paradis. Là, les anges ne resplendissaient plus de la clarté divine, le vitrail avait été brisé et il ne restait des créatures célestes que des morceaux de verre.

Il s’arrêta soudain face aux portes défoncées de l’église. Il avait reconnu un mort sur le parvis. Il traversa la nef en courant, ses pieds toujours nus collant aux dalles du sol, après qu’il ait marché dans un liquide poisseux et froid.

Il s’agenouilla à côté de la haute silhouette barbue étendue au sommet de l’escalier. Ce corps glacé, c’était Loís. Dans son ventre, on avait planté un couteau. Comment cela avait-il pu se passer ? Que faisait-il dehors au moment de l’assaut ?

Soudain, vint au frère une terrible, une abominable idée. Il se rappela avec quel enthousiasme l’ébéniste avait adhéré à ses discours sur la Beauté, à la force réconciliatrice que possèderait peut-être l’abbatiale ; avait-il cru en son vœu de réconcilier catholiques et luthériens autour des merveilles de l’art ? Avait-il pensé que, parce qu’il était lui-même à la fois huguenot et au service des moines, il devait être l’instrument de cette réconciliation ? Le frère Anselme vit défiler sous ses yeux les images de ce jour où il avait, par ses propos, inconsciemment allumé dans le cœur de l’artisan ce fol espoir de paix. Il sentait son front le brûler, et remonter en lui des larmes d’amertume.

Il leva le regard vers le statuaire du porche. Les grands saints avaient été mutilés. Ils ne souriaient plus sous leur barbe de pierre : leurs têtes avaient été arrachées. Leurs index ne pointaient plus le ciel : on leur avait coupé les mains. Certains, le visage décollé au burin, présentaient toujours les instruments de leurs tortures, comme en une effrayante parodie d’eux-mêmes.

En une nuit, l’ordre du monde s’était renversé.

L’évêque Sennecterre arriva en début d’après-midi. Il avait accouru dès qu’il avait su. Tous les moines étaient rassemblés pour l’accueillir devant l’église saccagée. La foule bruissait de rumeurs inquiètes comme un arbre trop secoué. “Ils vont revenir” chuchotaient les uns, “l’abbaye va être à jamais abandonnée” s’entendaient-ils répondre, “il n’y a plus d’espoir”. C’est alors que quelqu’un cria le nom de Saint Vidal. Tous les regards se portèrent sur le baron qui était monté jusqu’au pied d’une statue. Sous l’ombre protectrice d’un gigantesque saint barbu, il observait la foule. Une fois qu’il sentit tous les regards peser sur lui, il hurla : “Qu’entends-je ? Qu’il n’y aurait plus d’avenir ? Qu’il n’y aurait plus d’espoir ?”. Suite à cette harangue virulente, un silence gêné s'établit.

« Écoutez-moi, messieurs les religieux : il n’y aura plus d’espoir quand s'abattront nos saints ; il n’y aura plus d’espoir le jour où les puissants ne défendront plus les petites gens ; il n’y aura plus d’espoir quand les damnés gouverneront la terre et que même les justes tomberont ! »

Les moines regardaient leurs sandales. La voix du baron résonnait formidablement sous la voûte de l’église. Debout au milieu des statues, Saint Vidal paraissait porter la parole de ces géants austères. L’ennemi était venu pour détruire les saints de pierres : aussitôt trois saints de chair avaient surgi des obscurités de la nuit pour les défendre. Que pouvait on encore exiger de la Providence ?

L’évêque arriva enfin. En le voyant descendre de cheval, le père abbé, qui jusque là avait conservé son calme habituel, tomba à genoux et lui embrassa les mains avec effusion. Sennecterre le releva calmement. Parcourant du regard le statuaire dévasté, il déclara : “je souhaite aller prier sur la tombe de saint Robert”.

Tous les bénédictins vinrent ainsi chanter sur la tombe fracturée de celui qu’ils considéraient depuis longtemps comme un intempestif faiseur de miracle. Le père abbé se retira ensuite avec l’abbé Sennecterre, et le prieur demanda à chacun de participer dès maintenant à la remise en ordre de l’abbaye.

Le frère Anselme aida à ranger les livres sauvés au Scriptorium avec l’entrain d’un homme qu’on conduirait à la potence. Au bout d’un temps qui lui parut très long, le prieur vint l’interrompre d’une tape amicale sur l’épaule : “le père abbé veut vous voir, mon frère” dit-il avec un léger sourire. Sans poser de questions, frère Anselme le suivit.

Le père abbé discutait avec l’évêque sous un immense vitrail resté intact dans le fond de l’église. “Prenez une chaise”, lui dit-il sans trop réfléchir, comme il en avait l’habitude dans son bureau. Le frère Anselme n’osa évidemment pas s’asseoir alors qu’eux mêmes étaient debout. L’évêque lui adressa un regard aimable, sans vraiment parvenir à sourire. Le frère remarqua alors que Saint Vidal était aussi présent, adossé à un pilier.

« Nous avons, avec monsieur le baron, dit le père abbé en le désignant d’un mouvement de tête, compté et identifié l’ensemble de nos morts, afin de leur donner sépulture dès demain. Tous sont gens du baron ou de Blacons, sauf un. Il s’agit d’un nommé Loís, ébéniste sur le même chantier que vous à la Chappelle-Gesnet. Voyant sursauter le frère Anselm, le père abbé acquiesça : Oui, c’est un fait étonnant. Nous ne voyons pas comment cet artisan a pu trouver la mort au milieu des combats. L’une des hypothèses est qu’il ait en réalité rejoint la troupe de nos assaillants pour leur prêter main forte, mais un des hommes du baron affirme avoir aperçu son cadavre déjà gisant à leur arrivée. La morale de ces gens d’armes, bien sûr, n’exclut pas toutefois quelques sombres règlements de comptes. Il marqua une pause affligée.

En bref, puisqu’il nous le faut enterrer demain, nous devons déterminer s’il est, ou non, digne de sépulture catholique. Nous n’avons le temps d’aller quérir les siens, mais puisque vous avez travaillé avec lui, nous aurions souhaité consulter sur cette affaire votre avis charitable. »

Il y eut un silence. Tout le monde regardait le frère Anselme qui comprit que c’était maintenant à son tour de parler. Ses joues le brûlaient, une sorte de pâte s’était formée dans sa bouche. “Je ne connais pas cet homme”, dit-il finalement. Aussi sommes nous tenus, en toutes circonstances, à l’obligation absolue de ne jamais mentir, répétait en suppliant Saint Augustin dans sa tête. Puis, la voix se tut définitivement.

Le père abbé, visiblement déçu de cette réponse, soupira. Sennecterre intervint alors pour suggérer que, dans le doute, il était plus prudent de lui donner la sépulture. On se tourna vers Saint Vidal, qui ne disait rien et s’était renfrogné. Le frère Anselme fut remercié de son aide.

En repartant, le frère passa, contrairement à son habitude, par le transept nord, et c’est ainsi qu’il vit, pour la première fois, une fresque qu’il ne connaissait pas. Peinte en noir et blanc sur un fond de pigments écarlates, c’était un immense cortège de morts entraînant les vivants dans une ronde funeste ; c’étaient des visages humains effrayés, entourés de crânes hilares ; c’était la mort inévitable, la Danse Macabre.

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