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Même les Justes tomberont

Episode 12

L’aube ne s’était pas encore levée que déjà résonnait le son sec de galops sur le chemin de l’abbaye. Ils cessèrent brutalement quand, dans l’incertitude de la nuit, retentirent de violents coups de heurtoirs qu’on frappait sous un porche. « Ouvrez, moines ! Au nom de François-Armand vicomte de Polignac, ouvrez-nous cette porte ! » Le silence tint d’abord lieu de seule réponse à cet ordre inopportun. Puis on entendit le grincement de trois verrous successifs que l’on faisait savamment coulisser. Enfin, le gémissement timide d’une porte qui s’entrebaille. Le vicomte de Polignac et sa garde s’engouffrèrent dans le monastère et la porte se referma sur eux.

Elle ne se rouvrit pas de toute la matinée, ni aucune autre issue du monastère qui demeura, ce jour-là, cloîtré sur son deuil. Dehors, la terre était humide et lourde, le ciel semblait près de s’abattre sur elle. À midi les paysans qui guettaient anxieusement l’écho de l’orage entendirent résonner celui du glas, dissonant et régulier pour symboliser la mort. Au dernier coup, les portes de l’abbatiale s’ouvrirent à deux battants, et tout le monastère sortit en procession. Monseigneur Senecterre marchait en tête derrière la croix, gravement méditatif. Ses sourcils broussailleux, si froncés qu’ils semblaient presque se rejoindre au-dessus de son nez busqué, lui donnaient l’air terrible que prennent les vieux hiboux juchés au fond des bois dans leurs poses impériales. Polignac le suivait en retrait, précédant les trois Saints, qui, avec leurs barbes hirsutes et leurs traits tirés par les combats, étaient plus que jamais semblables à trois diables. Derrière eux, marchait le père abbé et sa communauté. Les frères, avec la joyeuse assurance de la vie éternelle, chantaient d’harmonieux cantiques. Parmi eux toutefois frère Anselme ne chantait pas, et s’il gardait la bouche ouverte ce n’était que d’hébétude ; son air effrayé contrastait avec les visages appliqués des moines qui l’entouraient. Enfin, venaient les soldats portant les corps de leurs compagnons morts. Malgré la sueur perlant abondamment à leurs fronts plissés, ils déclinaient aussi dignement que possible tous les visages de deuil que peut présenter l’humanité.

Il avait été convenu que les guerriers seraient enterrés dans un champ, derrière l’abbaye. On déposa leurs corps à même la terre, conformément à la tradition monastique et aux nécessités de la guerre. Durant un long moment, on n’entendit d’autres bruits que le son mat des pelletées de terre qui tombaient sur les corps raides de ces guerriers, terre qu’ils avaient abreuvée du sang des autres toute leur vie durant. L’orage semblait à chaque instant plus imminent, mais ce fût finalement une voix humaine qui troubla le recueillement général : « Ce n’était pas mon fils ! » hurla le vicomte de Polignac, sans que l’on ne comprît immédiatement pourquoi. Tous les yeux le fixèrent ; il était hors de lui. Saint Vidal, à qui il avait visiblement répondu, le défiait avec hauteur. Monseigneur Sennecterre intervint pour l’entraîner doucement à l’écart de ce dernier, tandis que le vieux seigneur objectait avec force, s’adressant à tous, ou peut-être qu’à lui-même : « Je n’ai plus de fils ».

Une fois retombée la dernière pelletée de terre, on prit le chemin de l’abbatiale où Monseigneur devait donner son homélie. Dans l’église dont les pierres exhalaient une fraîcheur humide, Saint Vidal, tenant à la main son grand chapeau de feutre, s’assit au premier rang à la droite de l’allée. Saint Hérèm, l’air à la fois épuisé par les combats et résigné par les enterrements qui les suivaient inexorablement, faisait à ses côtés le pendant à Saint Chaumont qui, non moins fourbu et l’œil hagard, fredonnait distraitement un cantique dans sa barbe. À la gauche de l’allée se tenait Polignac. Lui aussi avait les traits défaits par sa chevauchée de nuit, mais il gardait sa contenance en relevant le menton.

Durant les lectures, l’assemblée dont une bonne moitié avait veillé ses morts et n’avait que peu dormi, rattrapa involontairement son sommeil sur les bancs. Seul Saint Vidal gardait le regard fixe, sa paupière folle battant sur son œil bleu comme une aile de papillon ; il semblait si absorbé que c’était toujours une surprise de le voir réveiller à grands coups de talons Saint Hérèm qui dodelinait à ses côtés croyant échapper à l’attention du tigre.

Enfin, le moment du prêche arriva et Monseigneur monta au jubé.

Dehors, le jour était devenu si sombre que l’abbatiale était toute entière plongée dans la pénombre ; deux enfants de chœurs escortèrent l’évêque pour l’éclairer de la lumière de leurs cierges. En levant les yeux vers le prélat, les hommes le voyaient briller dans l’obscurité, ses ornements d’or reflétant la lueur vacillante des bougies.

Il se tint un temps silencieux, puis dit d’une voix forte : « Un cri se fait entendre à Rama : c’est Rachel qui pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, car ils sont morts ».

Saint Hérèm se réveilla. On écoutait.

L’évêque écarta lentement les bras ; ses mains gantées de blanc, lumineuses dans la pénombre, vinrent se joindre sous son menton dans un geste magistral.

« Monsieur l’abbé, monsieur le vicomte, monsieur le baron », salua-t-il, conformément aux usages avant de s’adresser directement à l’assemblée, d’une voix puissante : « Qui est Rachel ? » On le regarda, surpris. « En relisant de Matthieu le très saint évangile, j’ai été interpellé par cette évocation. Où ai-je donc vu cette femme ? me suis-je dis soudain, arrêtant ma lecture, car j’avais la certitude de connaître ce visage.

J’ai tout d’abord naturellement songé à quelque femme de nos campagnes. Vous le savez, les Rachels des temps de l’Évangile sont comme les Maries en les nôtres ; il y en a presque dans chaque famille, et l’on ne compte point de village où ce nom ne soit porté. Combien en ai-je vu de ces Maries éplorées ? Qui ici n’a jamais croisé, parmi nos sœurs, la femme au visage nervuré de douleur, auprès de laquelle se tient, impuissant, un mari resté vivant ? Qui n’a jamais contemplé le triste spectacle de cette mater dolorosa, avec son époux, maladroit comme a dû l’être l’époux de Rama, qui laisse pendre ses grandes mains calleuses ne sachant essuyer ses larmes ? Et comment pourrait-il consoler sa femme, cet époux désarmé : elle tient encore sur son sein le corps désormais froid de l’enfant qu’elle a nourri ! »

Il marqua une pause. Une concentration de chasseurs à l’affût s’élevait du peuple des fidèles. Après un soupir, il reprit : « Mais la Rachel que je cherchais n’était pas de ces femmes-là. Elle m’était plus intime. Aussi, ai-je songé qu’elle pouvait être la femme de quelque grand seigneur. Je ne compte en effet plus les fois où j’ai pu observer à la table de l’un d’entre eux une épouse mutique, cloitrée dans son chagrin après avoir sûrement prononcé en elle-même un secret vœu de silence. Oui, pour les grands comme les petits c’est une épreuve de perdre un fils, conclut-il en posant son regard sur Polignac. Toutefois ma Rachel n’était pas non plus de ces femmes-là. »

« Comme j’allais désespérer de ne jamais la retrouver, je repris mon évangile pour poursuivre ma lecture. C’est alors qu’elle m’est apparue ! Cette autre Rachel dont j’entendais s’élever la plainte en mon cœur, c’était notre mère l’Église ! Je la vis, comme je vous vois, toute prostrée de douleur. Ne portait elle pas, elle aussi, dans ses bras maternels les cadavres de ses enfants ? Voici qu’elle regardait, impuissante, périr ceux que sa main avait nourri, et qu’on l’appelait pour fermer les paupières de ses fils ! Quoi, ces yeux qu’elle aimait à voir rire autrefois, des globes vitreux et froids ? Ah mes frères, quel cri déchirant que cette lamentation qui court dans le Velay : l’Église pleure ses enfants, car ils ne sont plus ! »

Il parlait avec fougue, et pointa son index magistral vers le ciel : « Or, à ses côtés aussi, se tient l’époux consolateur. En la personne du Christ, mes frères, il nous rappelle sans cesse que nous avons été créés pour la Vérité, que nous avons été créés pour la Joie. Mais en ce temps de malheur qui pourrait vouloir encore être consolé ? »

Comme tout le monde, le frère Anselme regardait son évêque ; mais il ne le comprenait plus : comment pouvait-il encore parler de joie ? Pourquoi continuer à prêcher la vérité ? En moins de deux journées, les certitudes du frère avaient été balayées, l’ordre du monde, qui voulait que tout ce qui provenait de la terre s’élevât vers le Ciel, s’était retourné. La clôture qui tenait à l’écart la cité du Seigneur avait volé en éclats, et les hordes du dehors avaient pénétré dans l’enclos, brisé les objets sacrés, profané les saints jusque dans leur repos. La Beauté avait eu le visage arraché au burin. La Bonté, dans le corps de Loís gisait ensanglantée sur le parvis même de l’abbatiale. La Vérité se révélait une fable impuissante à protéger ceux qui la révéraient.

L’évêque continuait : « comment demander la Joie dans le malheur ? Est-il humain, l’ami qui ne conçoit pas notre douleur ? Non mes frères, il est un temps pour les larmes et les cris, un temps pour porter le deuil et vivre notre misère ; mais que ce temps ne nous fasse pas oublier que nous sommes faits pour la vérité ! Et que la plus belle des vérités est la présence très réelle du Christ dans l’hostie consacrée. Puisse t-elle nous faire un jour retrouver notre Joie ! Viendra un temps où ce pays, comme la Rachel de l’Évangile, acceptera d’être consolé. L’époux est patient, car il sait que la douleur n’a qu’un temps: seule la joie est éternelle. Amen. »

L’évêque avait prononcé ce dernier mot avec foi. Ses sourcils se fronçaient avec l’austérité propre à l’espérance. Mais pendant qu’il parlait, les yeux du frère, eux, s’étaient écarquillés. Son regard était désormais halluciné.

Lentement il voyait se détacher de leur fresque les longs squelettes de la danse macabre. Quittant les murs de l’abbatiale, ils descendaient au sol, parmi les fidèles comme pour venir les prendre. Leurs doigts décharnés se posaient déjà sur les bras du père abbé. Ils tourbillonnaient dans une danse vulgaire près du frère hôtelier. Il vit, parodiant atrocement le mouvement de la grâce, une grande carcasse s’approcher du Prieur, ses dents éternellement figées dans la grimace d’un sourire morbide. Seul, en haut, dans la lumière, l’évêque ne semblait pas comprendre ce qui se passait. Le Monde s’était engouffré dans l’abbaye et répandait derrière lui son long pourrissement. Le cortège de squelettes l’entraînait lentement, irrésistiblement, dans une ronde funèbre. Le moment était venu : le mort allait saisir le vif.

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