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Même les Justes tomberont

Episode 6

Au petit matin, le père abbé de La Chaise Dieu fit partir un courrier qu’il avait soigneusement rédigé. Les lettres circulaient très bien en cette saison, et il n’eut pas de mal à trouver au village un charretier au départ pour le Puy-en-Velay. L’enveloppe arriva le soir même dans les mains de Baptistoù, attaché depuis des années au service de Monseigneur Sennecterre. Après avoir servi au charretier un petit verre de vin clairet, il monta apporter la missive à son évêque.

Sennecterre était installé à son bureau. Il lisait à la lueur d’une chandelle faite d’un mauvais suif qui fumait abondamment, répandant dans la pièce une légère odeur de mouton grillé. En le voyant entrer, il jeta vers son serviteur un regard interrogateur par-dessus son ouvrage.

« Un courrier pour Monseigneur en provenance de La Chaise Dieu. »

L’évêque tendit la main puis décacheta le courrier tandis que son serviteur discret redescendait pour ne pas laisser le charretier seul avec son verre. Parcourant rapidement la lettre, il reconnut l’écriture penchée et appliquée du père abbé ; c’était donc important.

Comme la rumeur commençait déjà à le propager en ville, il y avait bien eu un cas de miracle à l’abbaye autour du tombeau de saint Robert de Turlande. Il fallait envoyer une commission étudier la solidité des preuves de ce miracle. L’évêque sentit non sans tristesse que la nouvelle lui paraissait mauvaise : les huguenots ne reconnaissaient pas les saints et ce cas de miracle allait sûrement raviver les tensions. Depuis quelques temps, il n’y avait hélas rien de plus redoutable pour la situation politique que les miracles, hormis peut-être les apparitions de la Vierge, dont les religionnaires critiquaient aussi le culte. L’époque était décidément bien sombre !

Au milieu de cette agitation, demeurait une bonne chose : l’arrivée de Saint Vidal au Velay. L’évêque songea de nouveau à la conversation qu’ils avaient eu ensemble. Elle s’était un moment attardée sur le chevalier Blacons, que le préfet de police de la ville tenait en haute suspicion. Saint Vidal ne le connaissait pas, il n’avait même jamais entendu son nom. Sennecterre, lui, ne savait trop qu’en penser. On l’avait dit, au départ, dans le nord du pays. On lui prêtait maintenant d’avoir commandité la récente attaque sur la tour de la ville. Ce n’était pas impossible, mais il y avait alors un fait étonnant : comment avait-il pu passer si rapidement du nord du pays jusqu’à la ville du Puy sans que personne ne le remarquât? Le Velay était une terre montagneuse, seules quelques routes y étaient tracées. Certes, il existait un lacis de petit chemin, mais peu de gens connaissaient assez bien l’ensemble du pays pour s’y repérer sur de grandes distances en évitant les axes principaux ; peut-être quelques commerçants, quelques aristocrates possédant des cartes… aucun paysan, quoiqu’il en soit. De toutes façons, qui aurait accepté de guider une troupe d’étrangers ?

Il demeurait là quelque chose de mystérieux, mais ce n’était pas ce qui troublait le plus Sennecterre. La vraie question, selon lui, était de savoir ce que prêchaient les réformés, jusqu’où s’étendaient les désaccords, enfin, dans quelle mesure il y avait rupture sur les dogmes.

Ainsi lisait-il en ce moment même les écrits de Luther, à la lumière de sa mauvaise chandelle. Il était en passe de terminer la Lettre ouverte sur l’art de traduire et sur l’intercession des saints où l’initiateur de la Réforme exposait les raisons du grand geste de sa vie : la traduction de la Bible en langue vernaculaire. Polignac, un aristocrate local, s’était par ailleurs proposé de prêter à l’évêque la Dispute sur la puissance des indulgences qu’il avait réussi à se procurer. C’était, disait-on, un texte majeur où Luther exposait ses quatre-vingt-cinq thèses pour réformer l’Église.

Sennecterre passerait le lendemain chez Polignac récupérer le manuscrit. Il était d’ailleurs le second grand seigneur du pays, d’une puissance au moins comparable à celle de Saint Vidal, et il convenait de le visiter régulièrement. Avec un peu de chance, les textes qu’il lui confierait jetteraient quelques lumières sur ces sombres circonstances, pensait mélancoliquement l’évêque en regardant la flamme de la chandelle. Celle-ci continuait à répandre dans la pièce une fumée noirâtre, l’obscurcissant presque davantage qu’elle ne l’éclairait. L’évêque songea qu’elle aurait pu être une parfaite image de la situation : plus l’on avançait, et plus les ténèbres s’épaississaient.

Ce constat amena l’évêque à un véritable découragement. Il passa la main sur ses yeux. Que pouvait-il bien faire face à une situation toujours plus sombre ? Entendant les pas de son vieux serviteur faisant craquer les marches de l’escalier de bois, il se reprit finalement. Oui, demain, il enverrait Baptistoù acheter en ville de bonnes bougies de cire d’abeille : ce serait toujours ça.

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