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Real Story

Episode 1

Présentations

Elle a publié une nouvelle story ce matin.

On peut désormais utiliser un outil pour limiter sa consommation d’Instagram, mais ça n’aide pas. J’imagine que le déclic doit venir d’une volonté sincère... et pas de l’esprit de marketeurs en mal de transparence. C’est bien fait pourtant, un petit pop up coloré se déclenche « Vous avez passé 30 minutes aujourd’hui sur l’application ». Cela surprend juste assez pour provoquer une légère sensation d’embarras, puis de remarquer, visible en plus petit, une option : « Modifier mes paramètres », rappelant qu’il est tout à mon honneur de me fixer des limites, mais aussi totalement de mon ressort de les modifier à ma guise.

Récemment, c’est cette meuf qui dépasse un peu du cadre. J’essaie de craquer le mystère de son #nofilter.
J’ai commencé à la suivre après avoir lu un article sur elle dans Grazia, Se lever à 5 h du matin pour une vie accomplie et zen, ou quelque chose dans le genre. J’étais vite allée checker son compte Insta, qu’elle alimentait scrupuleusement, plusieurs fois par jour. Une cible parfaite pour ma sociologie de la Parisienne stylée.
Habituellement, je reconnaissais assez aisément le travail du vrai-faux « naturel » qui prime sur ce réseau ; #wokeuplikethis #sweetlife #nomakeup et autres hashtags. Dans ces cas là, l’effet sur moi est le même que le jeu d’un mauvais acteur : je perds tout intérêt pour la performance, qui réside dans l’illusion parfaite de la réalité. Cette plateforme n’est décidément qu’une énième façon perverse de gâcher nos précieuses minutes sur cette terre. À présent que le projet des réseaux sociaux est arrivé à maturation, y partager les moindres détails de sa vie personnelle est devenu relativement périlleux. L’an deux mille dix-neuf, une époque si abstraite qu’on a du mal à se lever le matin. Un être a pris le contrôle de notre vie : un alter-ego chargé de notre course vers le succès.

Mais là... elle... Toutes ses photos respirent le real, ça me rend malade. Un sourire, une exclamation joueuse, une vidéo spontanée, des clichés furtifs, des instants flous, localisations toujours justes, toujours là où il faut être.
Je n’avais plus été témoin d’un tel déploiement de joie ingénue, d’insouciance parfaitement mise en scène depuis l’ère pré-facebook et mon attrait pour les magazines « en papier glacé ». Je deviens une consommatrice d’Insta au premier degré et cela me terrifie. Chacun de ses posts s’imprime directement depuis l’écran sur mes complexes de plus en plus à vifs.
Déjà elle a des fesses et des seins, un peu de graisse sans vergetures, sans cellulite, elle est sexy sans être vulgaire, la classe au naturel. Elle met du Jacquemus sans l’identifier (la version numérique de la modestie). Elle nous donne accès à des moments où personne ne regarde, à nous, ses quinze mille followers, en famille ou à La Poste.
Elle est « Effortless », la perfection sans le travail, traduction la plus appropriée : « sans même essayer ». Être née comme ça, la noblesse quoi.
C’est exactement ce que ce mot agressif, plein d’injonctions inatteignables, entend exprimer. Ce n’est d’ailleurs pas un mot, car il ne se suffit pas à lui même, c’est une histoire, inventée par une rédactrice mode américaine en mal d’ancêtre européen, l’intermédiaire du passé qui essaime la nouveauté, une fable vicieuse de l’exclusion, du pouvoir, de la vie et de la mort. Si quelqu’un te raconte cette histoire alors tu es déjà perdu.

Elle est donc tout naturellement auteure, artiste, fréquente les bars et les restos dont on n’a pas idée, dans les lieux qui font la capitale de la mode. Aujourd’hui, elle est une version électro de l’intello parisienne traditionnelle, hier elle était sans doute une icône grunge.
Elle rentre dans toutes les cases, elle a tous les codes, elle incarne l’innovation, l’avant-garde et le classique en même temps.
Des rires, des ÉCLATS de rire, du soleil, Los Angeles, New York en veux-tu en voilà... New York putain !

Il faut le nourrir ce lifestyle. La mode : cette manière passagère d’agir, de vivre, de penser, liée à un milieu et à une époque déterminés. Ce monstre est avide et il englobe tout, il donne un sens et une place aux choses. Ce n’est plus le vide de l’univers, l’infinité des choix, c’est le rouge et le rose ensemble, c’est le retour de la banane, la fausse fourrure, le velours et les motifs animaliers (encore), les paillettes, le rouge à lèvres rouge.

Elle s’appelle Nina, presque comme moi.

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