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Real Story

Episode 10

Boom

Alerte UPS : Votre colis a bien été réceptionné par vous-même.
Étrange vu que je suis pas chez moi...

« Hey Madame, pousse-toi ! »

Souffle alcoolisé, voix chancelante, les portes du métro viennent de s’ouvrir derrière moi, je me tiens debout à cette place ingrate qui oblige à se mettre de côté à chaque station pour « laisser passer ».

« Yo, tu me parles autrement déjà ! »

En disant ça je me rapproche de lui volontairement, menaçante, montrer que l’on a peur de rien, d’ailleurs je n’ai peur de rien... je sais que ça me réservera un jour des surprises. Et le voilà qui se met à me raconter ma propre vie, une 8-6 à la main.

« Hey je viens d’Afrique moi ! Je suis écrivain moi, niannian Madame là !
– Vas-y lâche moi.
– “Lâche moi”, il me répète avec une voix stridente. »

C’est à ça que je ressemble quand je parle ?
Est-ce qu’il est réel ou dans ma tête ? Pas un mouvement de la part de qui que ce soit dans la rame de métro. Ils ont peur de tout, ils rentrent du travail alors que moi on m’a donné plein de confiance, de joie, je pourrais l’écraser.
Je n’écoute pas le reste, je le zappe et me replonge dans mon carnet.
Bien qu’il continue de causer, à 10 cm de mon visage, sur le même ton, sans infléchir sa voix, très forte, il n’existe plus pour moi. Mes écouteurs seuls suffisent à former un mur entre nous, mi-virtuel, mi-réel. Je ne lui ai pas adressé un regard de toute notre entrevue.
C’est un jeu d’influence, d’égal à égal, et je viens de le remporter.
Les autres ressentent une culpabilité lancinante, tout au long de la 8, quand quelqu’un entre dans la rame et raconte son histoire de misère.

Julie, que je rencontre en arrivant finalement dans cette réunion Tupperware nouveau genre à laquelle j’ai été conviée par une ancienne amie de fac, n’a pas l’air du style à fréquenter ce type d’endroit. Population : jeunes trentenaires, toutes stylées (dans leur style), toutes lettrées, mères ou y aspirant, elle dénote parmi les gilets moutarde de ce joli salon d’une petite ville en bordure de Paris. Les cheveux rasés sur le côté, travaille dans le spectacle vivant, intarissable sur Baudrillard et toujours le mot pour mettre tout le monde à l’aise face à cette nouvelle étape difficile de la vie. L’étape où tout le monde attend seulement qu’on ponde des gosses, où notre existence ne leur suffit plus, parce que tout ce qui était bon à prendre est déjà passé.
Je me dois de recommencer mon évangélisme sur le sujet.

« Saviez-vous que la plupart des animaux commencent à décliner dès l’instant qu’ils se reproduisent ? »

Ça devrait les calmer au moins quelques mois. Au détour de la conversation Julie évoque les dernières tendances marketing – nouvelle surprise, je l’avais placée dans la catégorie intellectuelle/artiste et pas école de commerce.

« L’expérience est la stratégie qui tend à remplacer l’événementiel. Ce que l’on vit n’est pas nécessairement réel, si l’on a pris une photo ce n’est pas une preuve que ce moment a existé... »

Je m’intéressais à la chips que j’ai cassé dans le guacamole quand j’entends soudain comme une explosion :

« … le Projet Nina. »

« What ? »

Je ne sais pas pourquoi je pose la question, je ne sais pas pourquoi je sais déjà.
Je change de dimension, elle parle japonais, c’est un manga, mon château de cartes s’effondre, chacune fusant l’une après l’autre, animées par un croupier fou déguisé en Joker. Le Valet, la Reine… elle continue son explication savante et sadique, les bulles se forment, énormes, en majuscule :

« Les gens y croient… »

… je sais qu’elle va m’insulter, qu’en parlant d’eux elle va m’inclure, mais je déteste les gens ! Je suis les gens… je suis conne et crédule, pas originale, ni unique, ni spéciale...

« ...INFLUENÇABLE. »

Le pire adjectif à l’époque de l’influence, des informations souterraines, indétectables car plus vraies que notre nature futile, plus fantasmagoriques que nos rêves les plus fous. Rien n’est assez bling, tout est lumière et pixels. Le chien qui amadoue un léopard dans sa cage, le chat qui fait caca dans la cuvette, le président qui cite Star Wars, la guerre sans justification, les photos de profils coordonnées après les attentats et les voyages en Grèce plus bleus que le bleu de tes yeux.
Dans la lumière noire, le salon devient mou, mon fauteuil liquide, ses dents anormalement bleues indigo. Mes expressions passent par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sur fond d’explosion et de larmes fluos.
Je sais. Je sais immédiatement car j’ai toujours su.
Qu’elle parle de Nina. Nina ? Nina n’existe pas.
Boom, les cotillons merdiques sur la réalité en noir et blanc.

Tu étais mon amie, et tu m’as utilisée Nina, comme une vulgaire donnée.
Ça n’avait pas de sens, cette amitié. J’aurais dû me méfier de ce qui atteint ma rétine, ce qui me touche, me prend pour cible. 1+1, rien de plus réel que les mathématiques des algorithmes, un ensemble de règles dont l’application permet d’effectuer une opération complexe : me comprendre. Des règles qui se basent sur des interactions physiques, universelles : ma connerie.

J’existe donc bel et bien pour les stratèges, les pragmatiques, ceux qui ont les pieds bien ancrés sur terre, cherchent leur intérêt physique dans nos rêves, les informations que l’on génère pendant qu’on a cessé de vivre, pendant que l’on croit aimer, que l’on pense vouloir. Alors j’existe.

« Ça va rentrer » dit toujours ma mère. Cette phrase qui me revient soudainement renforce toujours mon admiration pour elle. Elle sait qu’on peut faire rentrer ce qu’on veut dans une voiture en partance pour les vacances. Et bien sûr, malgré les protestations initiales de tous, elle prouve chaque fois qu’elle a raison.

Pour finir :

Marie est en train d’ouvrir sa boîte (de quoi, ça reste à déterminer), Alex a remplacé son boss (il m’avait finalement demandé mon numéro), qui s’est reconverti en caviste dans le 10e, Karl est bien mort.
Nina, qui ? Charles (le geek de la Station F) était juste là pour profiter du méga-resto à l’œil, il m’a ajouté sur LinkedIn, il est « VP merchandising », whateverthatmeans comme disent les Ricains. Je me suis désabonnée de toutes les newsletters qui me disent ce que je sais déjà (celles dont il est effectivement possible de se désabonner), Stéphanie la pauvre RH a eu une bonne histoire à raconter à son mari en rentrant à Melun (« les jeunes ne savent vraiment plus ce qu’ils veulent »). Julie est enceinte, la traître.

Et moi, je m’appelle Amina.

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