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Real Story

Episode 2

Art and commerce

Suis-moi. De République, tu marches tout droit vers le nord, le nord c’est par là, ça monte un peu mais en 16 minutes environ tu arrives dans le 19e arrondissement de Paris – côté Belleville. Si tu es un Parisien que je respecte tu connais sans doute déjà. Sinon, je peux t’inventer n’importe quoi, car tu ne mettras jamais les pieds au delà de la Philharmonie.
Ici, « c’est comme un village ». Il faut comprendre que cette phrase, dans la bouche d’un Parisien, désigne quelque chose d’enviable. Ça veut dire qu’ils vous niquent tous, non seulement il est inacceptable à leurs yeux d’habiter à temps plein dans un « vrai » village et ils méprisent ceux qui le font, mais ils se permettent quand même de posséder tous les avantages qui vont avec et sans, tu vois.
Tu me suis plus là, j’ai vu : 116 followers, j’en avais 117 quand on a commencé.

Maintenant, imagine, ça grouille de monde rue de Belleville, « c’est vivant », même si « je me verrais pas vivre avec la vue sur le boulevard c’est trop bruyant ». C’est dimanche, marché animé, pickpockets, flics à vélo, file d’attente pour le poulet au kilo, terrasses blindées d’hommes grisonnants aux yeux baladeurs, un expresso et un verre d’eau. Dans la rue commerçante, dominent encore les opticiens, les agences immobilières, les bar-PMU, les taxi-phones pour appeler en Afrique subsaharienne à partir de 1 €, les bouchers halal, les boulangers non-artisans et les boutiques de dégriffe en vrac, aussi. Ici il faut pas être trop pressé car peu de monde respecte la règle du piéton lent qui serre à droite et les trottoirs minuscules ne permettent pas le quatre-voies. Ici les p’tites mamies sont, comme il se doit, équipées de leurs cabas à roulettes imprimés, pas de baskets à leurs pieds ni d’intérêt pour le style.
Je suis née à Paris, mais j’ai grandi au milieu des champs, dans la Picardie profonde. Comme si ma mère avait voulu nous isoler et renforcer l’attraction de la capitale en même temps.
Alors vingt ans plus tard bien sûr je suis revenue, pas en ligne droite, plutôt en faisant des cercles, comme Ulysse. Du coup personne ne me reconnaît, tout est à refaire, merci maman. Inexplicablement, je suis attirée par ce vieux Paris comme je l’appelle, le Paris crade, où les gens sont mal-aimables, voire carrément hostiles, les bistros pourris, les boutiques pas du tout vegan-friendly.
Le plus étrange c’est que je ne suis pas la seule ! L’un des bars les plus en vue dans le coin, grouillant de nouveaux vingtenaires grunges, c’est le café Le Relais. Exactement ce que vous imagineriez d’un bar ainsi nommé : vieux, enseigne blanche et rouge Kronenbourg, auvent troué très menaçant, piliers de comptoir, poussière sur les surfaces intérieures, mousse à l’extérieur, toilettes dégueulasses, chaises en plastique et buée sur les vitres. Exactement le genre d’endroit où croiser Nina et les jeunes bien dans leur temps, très aisés mais mal à l’aise dans une culture qui valorise peu l’opulence.
On continue vers l’ouest du 19e arrondissement de Paris, on retrouve les fromagers bio, épiceries zéro-déchets, etc. qui font le paysage urbain typique des grandes villes d’aujourd’hui. On a aussi bien sûr les double-poussettes Yoyo, les espaces en friche et les murs de street-art de la politique culturelle de la ville, pour égayer un peu les crackies et les tentes Quechua. Welcome to Stalingrad, plateforme européenne du crack en désuétude, prochain repas des tycoons de l’immobilier.

Hier, j’ai quitté cette zone pour traverser la Seine, petit voyage à l’étranger. Ce n’est pas un mythe la scission des rives, d’un côté la masse, de l’autre l’analyse, là où on paye et là où tout est compris. Le spectre de ce pays s’étend de la start-up à la Défense et passe rapidement, mais sans s’arrêter vraiment, par la fashion week.
Je suis à la Station F, Nina est la star du workshop auquel je me suis inscrite. Elle est le trophée que les start-uppers exhibent pour s’approprier le cool nécessaire au succès financier.
Aaah la Station F, un temple de béton anobli, juste ce qu’il faut de grandiose, d’industriel, d’horizontal et les accessoires pour rappeler « qu’on ne se prend pas au sérieux » : babyfoots, canapés colorés, logos animaux, néons. Le tout logé dans des grands, très grands, indécents espaces délimités par d’encore plus vastes baies vitrées. Un ensemble bien visible auquel on accède exclusivement avec un badge. À défaut d’une activité concrète, une agitation palpable anime les lieux, mais la présence fantasmatique des grands-frères Google, Amazon et Facebook maintient l’illusion avec succès.

Bienvenue dans la mo-der-ni-té. Tu veux absolument en être pour ne pas être laissée derrière, laissée pour morte avec le reste de l’humanité, scotchés à leur écran dans l’ambition de vivre quelque chose d’exceptionnel avant trente ans.
Construire sur du vide, une construction de l’esprit occidental, une destruction de tout le reste. Sur les cimetières de la connaissance s’élève le « nouveau monde » et ses possibilités infinies, la parabole ultime du colonisateur assoiffé de richesses.

La conférence commence à peine et les premiers énoncés me font déjà bondir discrètement de ma chaise. Le bonheur de monter sa propre entreprise, l’accomplissement, l’hypercroissance des petits génies ou la superpuissance des leaders… tout ça résonne en moi comme des discours de fanatiques.
Nina est décrite comme une CEO même si son entreprise n’est pas cotée en bourse, un barbarisme du nouveau millénaire pour récompenser la prédestination.
En bas de l’amphithéâtre je vois des gens se rassembler frénétiquement, je m’adresse à mon voisin de banquette, un mec qui me semble accessible.

« c’est qui ?
–le CEO de Pastèque, un réseau social qui connaît une croissance exponentielle, c’est le nouveau twitter. »

Cette propension morbide à encenser et successivement prononcer la mort de soi-disant empires fait partie intégrante du discours ambiant. J’entends dans les conversations que l’on stimule son excitation avec le rachat de telle « licorne », l’idée d’untel, les millions, les milliards et les gros, les grands, les plus. Que ce soit les écoles, les maisons, les voitures, les fringues, les compagnies, l’argent... des discussions impuissantes, sous forme de surenchère orale à la faveur d’évasifs gagnants de la « Start Up Nation ».
Je reconnais dans tout ça la même envie, une envie honteuse, addictive d’écoliers fiévreux nourris d’images toxiques, addictives, que chacun veut imiter ou posséder, ou les deux.
On sait très bien comment va finir cette conférence, je quitte la salle et rentre en vélo sous un crachin désagréable.

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