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Real Story

Episode 3

Amour passion

Cœur cœur, « Pas d’amour sans passion », cœur cœur.
Il est 8 : 12, premier contact avec mon fil d’actualité, une philosophie matinale de Nina.

« Mon amour », je le dis dans ma tête quand je n’arrive qu’à te dire « mon cœur » et encore. C’est la première lettre que je t’écris, car on n’arrive pas à communiquer nous deux. Toi surtout. Quand je parle tu te tais, quand tu t’exprimes je ne sais réagir : communication binaire, saccadée, complètement dépassés que nous sommes par les possibilités technologiques. Si l’amour demeure sur Internet et dans nos cœurs en quantité stable, les témoignages d’affection ont certainement décuplé, m’abreuvant jusqu’à saturation d’interprétations diverses, de mots à ruminer et d’images de bonheur.
Je sais que tu m’aimes durant ces brefs moments pendant lesquels je ne suis pas persuadée que tu crois m’aimer. Parce que c’est plus pratique, parce que tu te contentes de peu, parce que j’étais là.
Je ne saurai jamais si c’est en fait toi qui sais aimer, car ta performance n’égale jamais celle des autres.

Non, trop sensible, trop... j’abandonne. Je ne t’enverrai pas cette lettre, ce texte, enfin ce texto de toute façon. Les sentiments réels n’ont pas leur place au milieu de la comédie ambiante.

Nina accueille une conférence à Paris le 22. C’est où ça Reid Hall ? Petite recherche sur Google : « ...accueille notamment le campus parisien de l’université Columbia » ! Connasse. Je vais y aller.
À Paris, se retrouver à un endroit suffit parfois pour avoir l’impression d’en faire partie et suffit toujours pour faire semblant d’en être.
6e arrondissement, me voilà en territoire étranger. Le Paris carte postale, le Paris riche est un autre pays pour ceux qui vivent à l’est. J’ai davantage l’habitude de tous ces connards à manteau moutarde et à beanie ridicule, qui ont remplacé la cravate par les baskets pour se sentir anticonformiste... ce qu’ils ne savent pas c’est que la Stan Smith est la cravate des années 2010.
Dans cette enclave internationale du 6e, c’est plutôt polo Ralph Lauren et veste Moncler : je me demande si les bobos ne me manquent pas un peu. Mais qu’est ce que je fous là ! Restons concentrés : « je suis mieux qu’eux je suis mieux qu’eux je suis mieux qu’eux ». Bon, où m’asseoir, je veux pas faire première de la classe et puis je veux pouvoir consulter mon téléphone sans que ça fasse malpolie. Là, sur le côté, là où personne ne veut être car un peu à l’écart mais où l’on n’est pas trop à l’étroit : ma place habituelle. Smart.

« Dura lexsedlex », la phrase avec laquelle mon prof de tennis nous assenait notre défaite me réveille car le micro a fait un larsen.
Pourquoi des citations en latin, surtout pour parler de ces « modestes gens » qui ne comprendraient rien à ce qui est dit s’ils étaient là ? Pourquoi toute la « culture » française qui se revendique de qualité est-elle si pompeuse ? C’est à dire une pompe de ce qui n’est pas considéré comme noble, la vraie vie sans contexte, sans enluminures, sans issue, sans rien. La pauvreté, la violence, le sexisme, le racisme abreuvent la littérature. Mais ce sont des faux témoignages, ce sont des récits de voyeurs excités par la misère.
Je ne sais pas trop où en est la conférence mais je balance :

« Pourquoi avoir choisi une thématique qui vous est si étrangère ? »

Silence dans la salle.

« Madame, nous conservons les questions pour la fin, le modérateur me rétorque-t-il sèchement, un grand malingre dont les “euuhh” trainants commençaient à m’exaspérer.
–Pourquoi je suis là alors, autant lire votre livre. Vous n’avez pas d’inspiration dans votre appart de la rive gauche ?
–Madame s’il vous plaît. »

L’auteur lui fait signe qu’il souhaite prendre la parole :

« C’est le rôle des artistes de révéler, il faut que les gens sachent.
–Il faut que les artistes mangent, aussi, apparemment. Je ne crois pas que vous fassiez avancer le schmilblick.
–Et vous ?
–À moi on ne pose pas les questions. Vous voulez de la différence dans vos livres mais pas dans votre public ?
–Je prends acte des différences, pour éduquer le public. »

Quelle « ouverture d’esprit ». Je me rassure un peu en me disant que ces connards infusent peut être le reste de la société, que leurs bouquins deviennent des films, des séries ou encore plus efficaces des vidéos satiriques sur les réseaux.
Putain de privilégiés.

Chuchotement : « je t’aime ».
Tu comprends tout ça car tu n’es pas comme eux. Je t’aime car tu as échappé à Instagram, à Twitter, au vomi médiatique, à ce Paris qui m’a déçue, à l’hypocrisie et à la superficialité. Même si ça fait de toi quelqu’un d’un peu réac.
Tu es ma « diversité », celle vendue dans tous les discours politiques depuis trente ans, mon pied dans la « réalité des Français », mon gilet jaune, mon service militaire, mon « prolétaire » comme tu dis, avec tes petits accents de comptoir, tes diatribes anti-grévistes complotistes et tes dérives de langage, quand tu crois que je ne t’écoute pas « sale pute, tapette... ». Est-ce que tu m’aimes pour ça moi ? Parce que je suis ta diversité ? La gaucho de service ? Avec mes potes intellos qui ont de belles idées, qui font des expos, prennent des cafés et ne rentrent pas à l’aube au moindre apéro, parce qu’ils font des jobs à horaires « normaux ». Bac +5 minimum. Ceux qu’on voit à la télé, à la radio, et dans les conversations de famille, c’est eux les bobos ?
J’espère que tu m’aimes malgré tout ça. J’espère que tu m’aimes parce que tu sais que je suis mieux que ça, que ça n’existe pas. J’espère que je n’en suis pas, de tout ça, de cette putain de conférence, un autre membre du public heureux d’aller écouter parler ses semblables, aller se regarder parler, branlette intellectuelle.
Je suis rentrée à la maison à la fois satisfaite et pleine de rancœur.
Et je t’ai attendue, encore.
Les heures que tu passes avec ces gens... à leur parler. Est-ce parce qu’ils sont « comme toi » ? Tu le crois qu’ils sont comme toi ? Moi je sais que tu es mieux qu’eux. C’est toi qui te sous-estimes, tu mérites mieux, tu me mérites moi et je mérite au moins toi.

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