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Real Story

Episode 4

Netflix or kill

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Vite, j’opère un geste nerveux pour activer le mode silencieux. Malgré mon éclectisme assumé, je ne voulais pas nécessairement que tout le quartier sache que je regarde un concert de Taylor Swift.
Vivre au rez-de-chaussée d’un immeuble parisien c’est vivre à même la rue, et la rue nous évoque un univers hostile avant de nous évoquer les perles de la « culture urbaine ». Je me demande parfois pourquoi ceux qui l’habitent vraiment ne viennent pas frapper à ma porte pour le café.
Lorsque l’on rentre chez soi, on matérialise la distinction que l’on s’est imaginée, les murs rassurants du domicile, la porte qui bloque l’extérieur, le verrou impénétrable, protègent des monstres du dehors. On enlève ses bottes de trappeurs et son parka anti-venin. Est-on soi-même chez soi ou dehors ? Existe-t-on isolé du reste, ou en train de se battre ?
Nina ne regarde pas Netflix– n’évoque jamais les séries qu’elle regarde affalée dans son canapé en train de manger des conneries mortelles. Évidemment, elle fait partie de la comédie, j’en ai bien conscience, moi.

Vivre au zéro c’est exister en permanence dans les yeux des autres, aussi physiquement que le bitume. Les risques doivent été évalués précisément, et les peurs ne font qu’obscurcir le jugement. Quand on ne monte pas dans les étages, finalement on se rassure par notre absence de peur dans l’adversité, notre sommeil profond, l’absence de choses qui nous menacent réellement. Rassurés d’exister malgré le danger du vide et de l’infinité de scénarios.
Combien de combats on a arrêté lui et moi, une femme sauvée des mains de son conjoint, un autre de celles de voleurs. De nombreux passants perdus qui se croient à un guichet de commerce, « où est le métro ? », le tabac, et « t’as pas du feu ? ». Au rez-de-chaussée les saisons aussi ont un impact plus direct sur nos vies. L’été, les fenêtres ouvertes ne sont pas un réflexe confortable pour réguler la température. C’est une déclaration effrontée de liberté, sans les reflets du verre toute la maison devient la rue et personne n’oserait prétendre la posséder.
Vivre au rez-de-chaussée c’est se rendre compte que, en lieu et place des grands méchants qui peuplent les allées le soir, il y a les voisins. Les plus féroces protecteurs de leurs territoires, apeurés, ils s’ingénient à maximiser leur confort, essentialiser notre existence. Ils reproduisent la hiérarchie sociale à l’américaine qui voulait que les plus corvéables soient logés juste en bas, tampons à la limite entre le réel et l’isolement. Des services triviaux sont attendus : garder les colis, les meubles, rappeler le code de la porte, prêter un chargeur, faire peur aux « jeunes qui traînent », surveiller les scooters, vélos et trottinette, ne pas étendre son linge car ça fait mauvais genre et éviter de fumer de la beuh, cela va sans dire. Ceux qui vivent là-haut, dans les stratosphères du premier étage continuent de vivre strictement dans l’illusion de savoir.
Quand on se croise dans le hall, un embarras réciproque s’installe inévitablement, si tout se passe bien, les mots doux et amers se bousculent et se heurtent à un bafouillement de politesse.
Si on arrêtait de se raconter des histoires...

« Si on arrêtait Netflix juste un soir mon cœur ?
–Hum ok, tu veux faire quoi alors ? »

L’horreur. Faire quoi.

Dire ce que l’on pense j’imagine, l’appliquer, le démontrer. Coupe-moi la parole, dis-moi et je te contredirai, promis.
Juger autrui est très mal perçu de nos jours, « ne me juge pas », « on ne doit pas juger... » un barbarisme autant qu’une vérité car lorsqu’on est devenus spectateurs des vies des autres, il est devenu plus convenable de faire des « critiques » de ces vies mises en scène. Tous artistes, tous critiques.
En fait ces vies n’ont pas seulement changé leur apparence, mais leur réalité même, volontairement modifiée pour les yeux du public qui exige le real deal, l’authenticité. Si tu n’oses me juger... Autant regarder Netflix.

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