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Real Story

Episode 5

Envies superficielles

Follow, unfollow.
Nina est une activiste en fait. Charlie, Nuit Debout, les gilets jaunes... Occupy Wall Street... tu te rappelles ? Elle y était, avant la polémique, tu sais. Elle s’implique Nina. N’en déplaise à ma couleur politique, moi ces temps-ci je révolutionne plus les fringues qu’autre chose, le canapé à méridienne en velours, mes dernières baskets, être à jour sans trop puer l’air du temps non plus. Être avant-gardiste quoi, ne pas avoir à me poser la question de savoir si je suis sensée être là.
Le problème, Nina, c’est que j’ai du mal à m’intéresser aux causes qui ne sont pas les miennes. Individualisme personnifié, un de mes profs d’économie m’avait expliqué que ce n’était pas nécessairement mal. Que le monde tournait rond grâce aux gens comme moi, ou quelque chose dans cette veine. Je ne retiens que ce qui me demande le moins d’efforts.

Sur le balcon de Paris, Belleville, février.

Soleil sur le Panthéon, non les Invalides.

Horizon brumeux sur Pompidou.

Ciel bleu jusqu’à Suresnes.

Je commence à faire le tri de mes « envies », car elles sont nombreuses à me tourmenter. Les jours comme celui-là je mets de côté mon obsession pour les autres, ceux qui réussissent, et je parviens enfin à me concentrer sur... quoi ? Je ne me lève plus après dix heure trente et c’est impatiemment que je vais me coucher, dans une attente enjouée du lendemain, que s’évanouisse l’obscurité. Et les jours se rallongent, bientôt le mois de mars. Sauvée.
J’attribue cette paix d’esprit soudaine à quelque chose de bien tangible, pourtant le redoux semble fragile. J’ai finalement entendu ce qui se passait en moi, à défaut d’avoir « écouté ». Voyez, je n’aime pas trop ceux qui s’écoutent trop. Les « je pense ; je crois ; je ressens » sont pourtant dans l’air du temps. Trop s’écouter, pour moi, c’est aller chercher des murmures internes qui n’ont pas vocation à filtrer, trouver des problèmes dans chaque sursaut, chaque essoufflement et s’accabler, encore.
Non ça ne peut pas être la méthode pour « être heureux », je le sais. Comme je sais que j’ai eu la chance de naître parmi les privilégiés.

Je choisis donc d’être freelance. Je ne sais pas encore bien de quoi mais le modèle me convient parfaitement. La liberté.
Puisque j’ai fini par accepter que le travail était incontournable, fait le deuil de la célébrité, d’un job dans la finance ou le consulting, l’héritage, le loto et autre argent facile, j’essaie de trouver une activité qui contraindra le moins possible ma liberté de mouvement, de temps, de rêve.
J’abandonne peut-être celui d’une start-up à succès pour un petit artisanat local, autre formule consacrée, une création bien à moi, sans mensonge ni exagération. Pas de boss qui se prenne pour Dieu, juste des partenaires qui me donnent de l’argent. S’ils ne sont pas contents tant pis (pour me rassurer, j’envisage toujours le pire scénario).
Les rêves redeviennent possibles, car dissociés de la Sainte Réussite Professionnelle. J’ai l’impression d’entrer dans une nouvelle étape de ma vie, jeune, pleine d’avenir.
Mais ça c’est dans les bons jours…

La plupart du temps, j’ai cette impression de me stabiliser dans la pire version de moi-même. Je vois le même phénomène se produire chez mes amis et il me devient difficile de trouver en eux ce que j’idéalise ailleurs. Pas d’hôtel cinq étoiles, pas de dîners ou d’avant-première étoilés dans leur fil Insta. Plus jeunes, ils étaient comme moi, « pleins d’avenir ». L’avenir, cette ressource qu’on pensait tous inextinguible, s’amenuise. Et avec lui la joie, l’intérêt, la légèreté. Reste la peur, le désespoir, la déception, la rancune, le doute.
Je suis consciente que c’est ma proximité avec mes amis, la sincérité de notre relation qui me permet de voir ces aspérités que je ne vois pas dans les publications Instagram de Nina, mais vu les prospects déprimants qui nous attendent – la vraie vie, j’ai besoin d’une maîtresse sexy. Je veux m’éloigner de la tristesse et attirer à moi la jeunesse, la naïveté, l’optimisme et les rêves. Encore.
Je suis dangereuse.
J’ai pas l’air comme ça car je suis diplomate. Je suis de ton avis, je t’écoute très attentivement et je trouverai toujours quelque chose de positif, de vrai ou d’au moins réaliste dans la moindre des conneries que tu déballes. Je saurai te faire sentir comme Superman, car c’est génial ce que tu fais, tellement important pour la société, il ne faut pas écouter les modes, les élitistes ou les masses qui ne comprennent rien et te dénigrent quotidiennement. Mes grands yeux plongés dans les tiens, silence respectueux, je t’intègre à un autre cercle pour te valoriser encore plus et je te prends sous mon aile si besoin, je me mets sous la tienne si ça te rassure.
Ceci n’est pas intéressé, tu le comprends, je n’ai pas besoin de toi, ni maintenant ni plus tard et c’est cette simplicité qui est l’art de vivre, sans autre chose que cette conversation, ce que je dis confirme tout ce que tu dis, ce que tu penses. Je sais tes doutes, tes faiblesses, tes peurs.
Je suis ton amie.

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