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Real Story

Episode 6

Dans une boîte.

18 % : j’active le mode économie d’énergie.
Passer sans attendre et sans douter : mes conditions pour aller en club. Le luxe ultime des praticiens de la vie nocturne parisienne. Heureusement, un ami qui a déjà validé son entrée nous attend devant la Bellevilloise et, avec la confiance d’un homme blanc, beau et grand, il nous ouvre simplement la porte principale, avec l’accord unanime et silencieux de toute la file d’attente, le vigile et les fumeurs qui font tous mine de ne pas voir le scandale sur le trottoir.
Dans ma tête j’ai vraiment les yeux écarquillés tellement ce genre de banalité est rare. Évidemment je fais mine que cette situation est la plus naturelle et habituelle pour une personne de ma stature.
Nina m’a enfin suivie sur Instagram. Et elle n’est abonnée qu’à 1 800 personnes.

Ce soir je ne sors pas dans l’intention de me changer les idées, pour le plaisir de la danse et du « fun », dois-je rappeler que nous sommes des trentenaires à Paris ? Ici, on a cette façon complexe de faire la fête, pleine d’attentes diverses mais pas celle de s’amuser. Trop souvent on continue de chercher quelque chose dans la foule : l’âme sœur, la validation, les amis, quelque chose à raconter sur les réseaux ou au bureau lundi ; on ne sait pas s’oublier deux secondes. Dans cet esprit aussi, on ne choisit pas la musique, on suit la motivation de peur qu’elle ne s’arrête en même temps que les métros.
Très différent de la fête sous mes tropiques (comprendre : un ailleurs rêvé), croyez-moi, où sortir est aussi appréciable qu’un café sur la terrasse ensoleillée du bistro du coin : toujours le même endroit, toujours les mêmes gens, pas de pression.

Une fois en bas, pourtant cette fois là, pas d’électro : hip-hop américain balancé par un trio de DJ en formation sur scène, sans même m’en rendre compte je ne me demande pas ce que je fous là, je rentre dans le présent, je ne pense plus, enfin.
On me bouscule, je serre les poings.
Ça fait quoi de créer une baston quand on est une rock star ? Non la musique est trop bonne, peace and love, je me dis, tu es à ta place.
Après qu’elle m’a ajoutée, j’ai écrit un message privé à Nina, auquel elle a répondu immédiatement. Je lui ai demandé où elle sortait ce soir. Elle n’a pas trop développé mais je comptais lui montrer ma valeur en personne.
Je crois l’apercevoir au bar du fond de la salle, ça flashe du selfie heureux mais je ne distingue pas les visages, dans la lumière aveuglante associée aux spots fous de la piste de danse je ne vois que des costards, du champagne...
On me bouscule encore, je serre les dents. Sérieux, elle a pas compris que danser impliquait de contrôler ses mouvements ?
Je lâche un « pétasse ! » retentissant.
Le reste n’est que confusion, menaces de mort, quolibets racistes et grossophobes. J’avais à peine fini ma bière à 13 euros.
Dehors, les questions habituelles reprennent.

« Freelance, de quoi ? »

C’est Alex, petit brun maigrelet, format de poche parisien. Je crois pas qu’il me drague, il s’ennuyait, là, sur le pavé.

« Je sais pas, je sais juste que je veux travailler quand je veux, sur ce que je veux. J’en ai marre qu’on m’impose les dates de vacances, de baliser dès que j’ai un imprévu.
– Tu confonds pas un peu travail et plaisir ?
– Toute ma vie on m’a appris qu’on pouvait mélanger les deux. Je sais pas comment tu es passé au travers, j’admire la distance que tu places entre toi et ta fonction. Tu fais quoi ?
– Je travaille dans la finance, on a des clients en bas, une start-up des réseaux sociaux en hyper-croissance.
– Oh.
– Quoi ?
– Tu veux quelle version, compréhensive ou abrasive ?
– J’imagine qu’on a toute la nuit. »

Le courage des gens. Si on en saisit l’opportunité, les soirées sont un endroit de sincérité. On peut révéler les incohérences qui affleurent seulement en journée : être paumée, intolérante, agressive, ça passe pour un divertissement, ça rentre dans le folklore tout en sortant de la politesse nauséeuse. Entre les sourires polis, un commentaire acerbe réveille votre interlocuteur comme une douche froide, sans atténuer les effets de l’alcool : c’est là que ça devient amusant. La discorde est le sel d’une soirée réussie et le carburant de cette ville, mais attention, c’est un débat entendu, où chacun défend son diable, car après tout, on est dans la même soirée, on porte les mêmes fringues, on ne doit pas être bien différents.

« Tu es quand même conscient des dégâts de ton secteur sur la société ?
– On peut pas constamment tout remettre en question. Ces institutions étaient en place bien avant moi et le resteront après, quoi que je fasse.
– La crise des subprimes, la montée des partis extrêmes, la défiance envers les grands médias, la financiarisation de l’art, les réseaux sociaux, c’est pas des changements ça ?
– La force du capitalisme est de toujours s’adapter aux critiques et aux changements. »

Cynique.
Tout ce que je me retrouve à remettre en question, c’est moi-même. Au lieu de construire un capital j’ai déconstruit mon intérêt pour tous les domaines auxquels j’aurais pu prendre part.

« Et comment ça se passe, tu te rachèteras une conscience une fois que tu seras riche, tu partiras fabriquer des fringues en coton bio au Vietnam ?
– Bonne idée pour ma reconversion ! Je pensais plutôt aller ramasser les bouteilles en plastique dans le bassin d’Arcachon...
– J’imagine que ça dépendra de l’intensité du burn-out. »

Créer sa boîte pour les nuls. Sur mon bureau depuis des mois maintenant. En vrai, ce n’est pas pour moi l’entrepreneuriat. L’exploitation de soi par soi-même, ça ne m’enchante pas vraiment je dois l’avouer. Mais l’histoire de « l’indépendance » est la seule qui a encore un soupçon de légitimité à mes yeux. Et puis, comment autrement est-on censé apprécier la vie ET réussir ? Tout faire ET prendre le temps, méditer ET apprendre le mandarin ? Le CDI est tellement vieux siècle. Tous des start-uppers, une armée de clones à mes côtés, envieux des mêmes choses, persuadés eux aussi que « vouloir » les mènera quelque part.

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