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Real Story

Episode 7

À mon service

Newsletter d’une marque de fringues bas de gamme : le printemps est là !
Chaque semaine je réduis mes ambitions, d’un empire multinational, je suis passée à une modeste grande entreprise, un acteur national qui révolutionnerait juste son secteur et transformerait la société. Je me suis ensuite dit que c’était trop de travail, alors j’ai pensé à ouvrir une boutique de quartier, un commerce avec un produit à vendre, « simple ». Trop de paperasse, le simple fait de trouver un local m’a effrayé.

Mon projet freelance se déroule donc à merveille, je maintiens plus ou moins trois jobs à temps partiel, le temps que ça décolle, je suis ma vraie petite entreprise, je vis fièrement dans la peur de « mettre la clé sous la porte », phrase qui revient souvent à la télé, dans la bouche de personnes censées représenter « le peuple d’en bas ».
En début de semaine, le matin, je conseille les mamies du 6e dans une librairie. À ces heures pas très animées, je fais surtout office de gardienne, moi-même très peu au fait des mouvements littéraires actuels, je tue le temps en m’inventant une ligne éditoriale : je cache les ouvrages sans personnages féminins (hors princesses) ou encore « la tragédie Charlie Hebdo expliquée aux enfants ». Ça ferait cependant un bon sujet pour creuser les traumatismes des futurs romanciers : « BFMTV était en boucle, je n’oublierai jamais les traits figés de ma mère quand les sirènes ont retenti dans la rue Bichat... ».

L’après-midi, je marche jusqu’à la 4 pour rejoindre la boutique de fleurs d’une pote dans le 9e où je donne un coup de main au black. Juste quelques heures pour jeter les fleurs mortes et le renfort de fin de journée occasionnel, coïncidant avec les invitations à dîner, mais c’est suffisant pour m’éreinter totalement, surtout l’hiver où je ne sens plus mes mains à force de les tremper dans l’eau des seaux en plastique.

Si, il y a encore peu, je consommais inconsciemment l’opulence de luxe et de plaisirs étalée sur Instagram, j’en découvre désormais les secrets de fabrication : je fais aussi des extras le soir dans une brasserie. L’industrie du service tourne à plein régime dans les mégalopoles, rythmée par les battements semaine-week-end, inspiration-expiration.
Ce métier a été mon tout premier, en sortant de la fac, et je ne l’avais jamais pris comme un job temporaire, un job d’été comme le font la plupart des étudiants. Non, d’une certaine façon être serveuse a fait partie intégrante de ma formation, a conditionné ma vision du travail, du coup tous les automatismes sont vite revenus. Extrêmement prétentieux de ma part, voire carrément de l’appropriation culturelle surtout aux yeux de ceux dont c’est réellement le métier, mais être exploitée de la sorte vous fait changer d’état. Disons que je me place dans la catégorie mauvaise serveuse : pas assez rapide ni soucieuse du chiffre d’affaire, je me balade comme dans la vie. Mais même les mauvaises serveuses font partie de la famille.
Avec ces automatismes est aussi revenu le besoin de me murger tous les soirs sans exception, sans but, sans ambition de me démarquer sur Instagram #VieDeBohême, #parisjetaime. La modestie, la simplicité m’habitent à nouveau, #1999.

Je ne hais pas personnellement le client, seul, il peut être sympa, mais un peu comme les racistes, je les hais collectivement, sans distinction, sans nuance. Les serveurs parisiens sont des connards mais les clients parisiens le leur rendent bien, ou peut-être est-ce l’inverse.
L’acception de l’expression client roi s’entend en vérité par « capricieux » et non pas « légitime ». Les clients revendiquent le privilège de classe dans toute sa splendeur, un plaisir à donner des ordres dans les demandes les plus ordinaires : chocolat chaud les jours de pluie, pinte en happy hour, rosé piscine aux premiers rayons de mars...

Une fin d’après-midi de mars justement, alors que je m’amuse à observer la scène des mouvements de masse sur la terrasse, je remarque un groupe ressemblant sérieusement au gang de Nina. Je m’apprêtais à me cacher, mais je me rappelle vite que je suis déjà incognito en serveuse. En mars les jours où la météo oscille entre crachins et éclaircie, les clients hésitent au même rythme entre terrasse ou intérieur, été ou hiver, Perrier ou cappuccino. Ce sont les pires journées de chaos dans mon rang.
Deux Perrier-citron à la meilleure table dehors, je reconnais ce sac ? Une blonde filasse accompagnée de cheveux rose sur escarpins... Est-ce que je saurais la reconnaître sans tous ses filtres mélioratifs ? Impossible de demander confirmation au reste du staff, de complets ignorants de la galaxie des réseaux sociaux de fifilles.
La pluie revient, elles rentrent intérieur-fenêtre : « Deux crèmes svp ». Parallèlement, le reste de mes clients optimistes de la terrasse s’installent sur les tables sales de l’intérieur, s’agitant tels des chiens mouillés ils me cherchent tous du regard pour actualiser leurs besoins… Avant de lancer la salve de chocolats chauds, je manque de lui parler mais son regard accueille déjà un grand brun qui se dirige vers leur table.

« Aah !
– Salut tu vas bien ? »

Ce sera finalement trois verres de blanc là dehors... On me demande même pas si ça dérange. C’est pas comme si on avait un système de numéros de tables particulièrement contraignant surtout à l’heure de pointe...

« Et on peut avoir des cacahuètes ? »

Trois nouveaux arrivants hésitent au chaud, au niveau des rideaux de velours de l’entrée – refroidissant en même temps la moitié du restaurant, pendant que les autres commencent sanstransition à debriefer leurs vacances le cul sur deux chaises.

« L’addition, merci. »

Merde. Et même pas de tips.

Je vais leur envoyer des cœurs à ceux-là. Ça c’est Paris, tout est là, tout, mais derrière un écran.
Je finis tôt je vais aller à la masterclass de Xavier Dolan au Forum des Images. Non trop de monde, je vais la regarder en direct sur Insta.

Quand j’ai la chance de rentrer chez moi, plus question de mettre un pied dehors pour revoir cette masse puante, je ne supporte plus la moindre requête. Mon mec est devenu un meuble, il sait qu’il ne doit pas se mettre en travers de mon inactivité enfin méritée. Pas de shopping, pas d’expo, pas de sorties, pas d’invitation, pas de file d’attente, aucune obligation. Les papiers, les poubelles et la vaisselle s’accumulent.
Il ne semble pas remarquer qu’il a régressé dans mes priorités. Ses envies sont les seules que j’ai le luxe de ne pas devoir satisfaire, la survie de l’âme d’abord bébé. Parfois je me demande si ce n’est pas le rêve secret de tout homme : être exempté, laissé en paix.

À la culpabilité du chômage s’est substituée la fatigue de subir la charge des millions d’heures de frustration des ouvriers parisiens. Happy hour, afterwork, déj., samedi-soir, brunch... autant de moments-hashtags définis par rapport au calendrier semaine-week-end : l’offre et la demande. Des hashtags dont le compte de Nina est miraculeusement épargné... Admirable comme elle se démarque de la masse, prend ses petit-dej continentaux un mardi à 11 h, au LVTETIA, travaille le dimanche... La liberté incarnée.

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