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Real Story

Episode 8

Se recentrer

Pas de notifications.
Retour au calme après plusieurs jours de vadrouille et de fête dans Paris. Mon centre, ma croix. Regarder une carte et voir que tout y mène, les trains, les routes, les avions, la fibre optique, le crime, que c’est là que tout se définit, de là le reste ne fait que s’étendre, se prolonger, partir ou abandonner.

Les amis en visite sont une occurrence fréquente quand on vit ici. Tout le monde doit passer par là à un moment ou à un autre de sa vie, de son année. Contrat, enterrement, formation, stage, prospection, networking, escale... On passe un peu sans s’arrêter. Au Paris de la compétition et des obligations, chez moi on propose un havre de paix. La certitude et le confort du souvenir de ce qui nous a uni, au tout début, quand il n’y avait que le plaisir et la spontanéité sans exigence d’instantanéité.
Dans leur quête, à ceux qui viennent travailler je dis qu’ils devraient se reposer, à ceux qui sont en voyage de se poser un peu, à celles qui cherchent que ça viendra naturellement... Je suis un peu la figure du berger, posée là sur le bord de la route je donne le couvert aux voyageurs pour une nuit. Ou celle du sphinx qui les fait encore plus galérer avec ses questions saugrenues.
Pourtant ce qui les amène, ce n’est pas ce besoin d’être contredit, d’être ralenti dans leurs projets, ils viennent à Paris mais seraient-ils venus dans une bourgade de la Nièvre ? Non. Ce n’est pas mon conseil que l’on vient chercher.
C’est un carrefour. On arrive du Japon, on va au Maroc, en Italie, au Liban, en Charente, en Normandie. Ce qui attire c’est l’obligation, pas le plaisir ni le respect ni l’amour : ce sentimentalisme abstrait, indéfini.
Sans obligation, aucune interaction n’existe car rien n’est réel, tout est contournable. Pas que nous soyons tous des êtres froids et calculateurs, mais les hommes et les femmes adultes réagissent aux lois physiques qui s’imposent à eux, au delà de leur volonté, l’amour en fait partie, un ordre qui aide autant qu’il contraint.
C’est pourquoi Paris est la « ville de l’amour », un gros point sur la carte, ultime obligation, pour les Français et le reste du monde. Inévitable car c’est une évidence dont l’existence n’est pas menacée par les défauts, dont on évoquerait pas le remplacement par quelque chose de mieux. La force des choses.

« Racontez-moi votre parcours. »

Un énième entretien.
Je me demande encore à quoi tout ça rime, ma petite dame. Pourquoi veux-tu me faire déballer mon sac si tôt ?

« Tout est là.
– Hum, j’aimerais avoir votre approche, ce qui a motivé vos choix.
– Je ne sais pas moi-même, la vie vous mène dans sa barque et on vogue, mais souvent on ne sait pas bien comment on en est arrivé là.
– Pourtant vous avez choisi la barque ? »

Nous avons parmi nous une joueuse.

« Je pensais l’avoir choisie, mais vous avez devant vous un cas classique de téléguidage. Les clichés, les fausses images que nous renvoient la société, nos proches, le monde du travail...
– Ce que j’essaie de savoir c’est ce que vous pourrez apporter à l’entreprise.
– Je m’en rends bien compte, mais dès que j’aurais fait mon speech, vous allez me pointer direct tous les éléments qui sont intéressants et vous ont “interpellés” mais sont aussi une antithèse parfaite de ce que vous représentez.
– Pourquoi avoir postulé si vous êtes persuadée de ne pas correspondre ?
– Je n’étais pas sûre, mais vu l’échec de cet entretien, c’est clair que l’on n’est pas fait l’une pour l’autre hein ? Merci Madame. »

Putain de généraliste dilettante, je me déteste.
« Il faut faire ce que l’on veut dans la vie » : une posture aujourd’hui assez largement partagée dans notre société. Encore faut-il savoir ce que l’on veut ; ce qui nous plaît, ce qui nous passionne.
Il faudrait compléter le conseil : « Si tu sais ce que tu veux, fais-le, sinon, abstiens-toi peut-être ? Le seul effort de recherche te demandera plus d’introspection que toutes les décisions d’une vie. Et, vraiment, trop d’introspection te tuera. »
Bon. C’est sûr que c’est moins percutant que « fais ce que tu aimes ».

En sortant du rendez-vous je reçois des messages à la chaîne d’un de mes groupes Whatsapp, « ding, ding, ding », je regarde défiler la conversation :

Marie
Vidéo GIF d’un buzz de l’année dernière
Jérémie
Ça y est tu as Internet ?
Marie
Mieux
Lorie
:) :) :)
Julien
Prends du Xanax c’est bon pour ce que tu as
Léa
Moi je sais
Jérémie
Ça y est tu fais ton coming out ?
Julien
C’est le procès de Bernard Tapie qui commence
Marie
Bande de trou ducs
Jérémie
Au moins on est des Ducs
Marie
Sérieux : je viens de poser ma démission
Moi

Bienvenue Marie.

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