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Real Story

Episode 9

Icônes

Notification push de Libé : Karl Lagerfeld est décédé à 83 ou 85 ans.

« On n’a pas besoin d’eux. »

Je suis subjuguée.

« ...Nous sommes les producteurs de l’économie réelle, on sait comment faire fonctionner la société. »

Je me suis mise aux rencontres littéraires, ça me change un peu de la philosophie manichéenne des séries pour adolescents et me protège des activités de consommation du week-end. Bon, vu les préférences affichées par mes amis sur les réseaux, on me recommande davantage les manifestes anti-capitalistes que les séances de signatures du dernier Top Chef mais je crois que j’ai trouvé mon créneau dans cette population constamment insatisfaite qui se renie en permanence avec une sorte de culpabilité maladive. On y rit bien, des blagues sur Macron, le fait qu’il a raté l’ENS avant de rentrer à L’ENA, et c’est quand même un concours autrement plus exigeant. Ah, ah, ah.

J’ai toujours le sentiment d’être arrivée là par hasard, pourtant je ne sors pas du ghetto ou quoi mais je peux toujours décliner si facilement cette histoire qu’elle me colle à la peau. Aller à l’encontre des attentes ou de mon autocensure demande un effort, c’est une comédie qui demande de la préparation.
Ma culture est noble, aussi. Si seulement je pouvais mettre des mots dessus, surtout des adjectifs, des lieux, des noms, des dates et des origines.
Depuis l’enfance on me raconte une histoire très claire, faite de Lumières et de Romantiques mais ce que j’en retiens au final c’est que cela ne me concerne pas. Si cela doit être défriché par un professionnel de l’éducation, si les noms ne sont pas familiers si tôt que l’on ne sait plus où on les a appris, ce n’est pas ma culture.
Entrer dans une galerie, un musée, ouvrir un livre, réserver des billets pour la Philharmonie, choisir une pièce de théâtre, comprendre un spectacle de danse, pleurer à l’opéra : c’est trop impressionnant, cela demande trop d’ego.
On m’a toujours accompagné dans ces temples : mon frère m’a introduit à la politique, ma mère au voyage, ma sœur à la musique, Marion à l’art, Amandine au surf, Chloé au rock des années soixante, Mandy à la danse, Cécile à la littérature, Yann au rhum, Nicolas à l’art de vivre, Florine à la création, etc. Ce réseau imparfait est ma culture c’est à dire la base à laquelle je me réfère pour juger.

Pourtant les mêmes clichés omniprésents nous obsèdent tous. Une start-up connaît actuellement un grand succès : elle loue un Jet privé posé sur le tarmac à des jeunes pour une séance photos destinée à être diffusée sur leurs réseaux sociaux.
Mais comment leur en vouloir, à ces ploucs ?! Notre imaginaire est si profondément pollué par ces symboles. On bouffe du plastique maintenant, donc on chie du plastique c’est logique. Mais je me demande, sont-ils vraiment conscients que l’avion ne va pas décoller ? Malgré les photos qui témoignent de leur présence dans l’avion sur Internet et dans l’esprit de leurs fidèles, sûrs, eux, qu’ils vont quelque part de très exotique, ils sont restés au sol. Cela doit leur suffire. L’évangélisme est plus puissant que le paradis lui-même, plus réel sans doute, plus tangible c’est certain.
Mon esprit est plus perverti : je crois au paradis. Cette séance photo ne m’aiderait pas à impressionner qui que ce soit, à commencer par moi-même. Quitte à visiter un endroit paradisiaque pourquoi ne pas y vivre tous les jours ?

Mon esprit critique, les références culturelles dont j’étais si fière, mon passé, mes voyages, ma solide connaissance ne me sauveront pas. Critiquer les séries débiles, les longues jambes filiformes de 1,20 mètres, les suiveurs, les bobos, les touristes, les clients, les fake news, ça ne me suffit plus. Toutes ces images stéréotypées font « pop » dans ma conscience et m’assiègent. Je deviens insensible aux phénomènes qui ne sont pas extrêmes, ma vision est altérée, je ne sais plus voir sans filtre.

Nina et moi on s’est beaucoup rapprochées, on est amies maintenant. On s’écrit en permanence, elle me parle de ses projets, des endroits qu’elle fréquente, on échange nos bons plans shopping, ciné, expos... J’ai l’impression de vivre enfin la vie parisienne. Je ne vois plus trop mes anciens amis, ils ne me conseillent jamais de spots aussi stylés. L’autre fois j’ai croisé Joey Starr dans un bar qu’elle m’avait conseillé ! Je n’ai pas hésité une seconde, on a fait un selfie, c’est la photo la plus populaire sur mon compte à ce jour, j’ai gagné 1 000 followers, c’est un pote Didier.
On a mis du temps à trouver un créneau pour se voir mais elle m’a finalement donné rendez-vous aujourd’hui au parc des expositions Porte de Versailles. J’ai trouvé le choix du lieu étrange, loin de ses quartiers habituels mais j’ai compris en arrivant : « We Are Your Friend », un néon discret annonce l’événement privé.
La plupart des caisses de l’accueil sont fermées, je donne mon nom à la première : « Bonjour je suis sur la liste » et on me remet un gros badge rose pailleté que j’exhibe fièrement : « VIP NINA ».
Dès l’entrée les logos géants des plus grandes marques sont réunis en une expérience commune, un anti-salon, pas de stands, des canapés partout, des coins cosys, une série d’univers déployés dans un immense hangar. Il y a un monde fou, ça fourmille. Je me dirige vers l’univers Chanel où l’on m’a indiqué d’aller, tout en noir et blanc, des milliers de foulards de soie qui pendent du ciel, un parfum entêtant... Une jeune hôtesse m’interpelle :

« Bonjour Madame, vous êtes une guest de Nina ?
– Oui c’est une amie.
– Oh ! Elle ne devrait pas tarder mais vous pouvez rejoindre le salon VIP. »

Dans cet espace un peu isolé de la grande nef, je commence à prendre une coupe de champagne, puis deux... des femmes fascinantes m’accostent chaleureusement, la conversation se noue très naturellement, elles sont designer, stylistes, architectes à Londres... ont travaillé pour les plus grands, triées sur le volet par les marques à travers le monde.
Le sang me monte encore plus aux joues quand je vois entrer une apparition, crinière rouge flamboyante, total look Off White, sourire hollywoodien, elle se dirige droit sur moi, au ralenti, je murmure « comme dans les films Marvel ».

« Hey ! Ça se passe bien ? C’est super de te voir ici ! Quel événement einh ?!
– Oui, c’est... hum, bien... bien organisé ! Merci beaucoup pour l’invitation.
– Bien sûr, c’est fait pour toi ici, tu aurais eu l’approbation de Karl je le sais, on était très proches, je te l’aurais présenté... Tout le business est dévasté. Je dois aller rencontrer des clients mais je vois que tu es en bonne compagnie, fais un tour, prends des photos ! Il y a tellement de bonnes affaires pour les VIP ! À toute à l’heure ! »

L’approbation de Karl.

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