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Santé !

Episode 1

Le docteur Abel Whitetown

Tout est calme, tout est bien. Par la fenêtre, la brise m’apporte le chant des mésanges. Ma veste me défend contre les derniers vestiges du frimas. Serein, j’avance dans ce couloir baigné d’une lumière tamisée. Une autre journée s’annonce, satisfaisante et fructueuse. Tous mes patients ont foi en moi car, des scientifiques, on attend des miracles. Et je suis leur dieu.

De l’autre côté de la fenêtre, je les vois se promener et s’interpeller. Vêtus de la tenue de l’établissement, une épaisse bure grise, ils déambulent, le regard vide, entre les arbustes qui tendent vers eux leurs bourgeons. Leurs paroles ne volent pas jusqu’à moi néanmoins, lorsqu’elles y parviennent, leurs voix de crécelles éraillées ne portent plus aucun sens. Un instant, un frisson me parcourt et je crains que l’un de ces lunatiques ne vienne troubler l’ordre établi que je chéris tant. Je lève alors un regard vers les hauts murs qui ceignent mon établissement et les coupent de ce monde dans lequel ils ne peuvent vivre, de ce monde où ils ne seraient que de nuisibles parasites. Rassuré, je reprends ma marche vers un nouveau salut. Le devoir m’attend.
D’une main, je tiens ma lourde mallette. De l’autre, j’ouvre une porte qui me dévoile un vaste escalier. Dans quel état d’esprit la patiente qui m’attend l’a-t-elle parcouru ? A-t-elle crié, hystérique ? Quelle a été sa terreur, durant cette catabase ? Un léger sourire de satisfaction aux lèvres, je commence ma descente. Je ne la ferai pas attendre plus longtemps. Bientôt, je lui apporterai le salut.
Même si je ne suis pas le premier à pratiquer la chirurgie cérébrale, je me considère comme un pionnier. Je suis le premier à prendre en compte cette théorie révolutionnaire des germes et des bactéries et je m’efforce d’opérer chaque patient dans le plus strict respect des conditions d’hygiène.
Certains illuminés prétendent que mes méthodes ne peuvent pas porter leurs fruits, d’aucuns me traitent de barbare. Ce qui est affirmé sans preuve peut être réfuté sans preuve. Je suis un humain qui aime profondément les siens. Au nom de cet amour, je suis prêt à me mêler aux plus défectueux d’entre eux, à respirer les miasmes qui s’exhalent de leurs souffles viciés, pour les réparer comme on répare une roue voilée.
Freeman était un barbare, ça oui. Il parcourait l’Amérique pour opérer des malades, mes patients. Il voyageait dans une roulotte tel un bonimenteur et les opérait au milieu des carrefours, mâchant son chewing-gum au mépris de toute hygiène. Certains disent qu’il n’était pas foncièrement mauvais, qu’il était juste déboussolé, qu’il pensait bien faire et n’aurait pas su s’arrêter. Non… C’était un barbare. Moi seul leur apporte le salut avec bienveillance et respect.
Enfin, je pousse la porte de la salle d’opération et une lumière crue agresse mes pupilles. En entendant mes pas, la patiente lève vers moi des yeux pâles et exorbités. Face à ces traits distendus par la peur la plus bestiale, face à ces cheveux sales, filasses et désordonnés, je ne peux réprimer un spasme de dégoût que je camoufle à grand peine. Même si elle le remarquait, le comprendrait-elle ?
Les battements réguliers et calmes de mon cœur servent de métronome à la valse endiablée de sa respiration en pagaille. Alors que l’hystérique pousse un cri de terreur, je pose ma mallette sur la table et l’ouvre. Je devine les deux larmes gelées qui roulent sur les joues de ma patiente.

« Ne vous inquiétez pas, bientôt tout ira bien. »

Mes outils en main, je m’approche du fauteuil dans lequel elle repose. Son crâne a été anesthésié. Avec confiance, je pratique la première incision. Elle hurle, de crainte plus que de douleur puisqu’il est bien connu que les femmes possèdent un système nerveux moindre.

Sans tenir compte de ses plaintes et de ses pleurs, je poursuis l’opération et dénude son cerveau. À nouveau ma voix, calme et posée, résonne. Je lui demande qui elle est, qui sont ses parents et où elle a travaillé. Entre deux sanglots, les mains crispées contre les accoudoirs, elle me répond.
Je hoche la tête. Pour son bien-être, elle ne doit pas devenir amnésique pendant la lobotomie. Pour ma satisfaction, elle doit se souvenir de sa misérable existence, de l’enfer de douleurs dans lequel elle vivait jusqu’à présent, pour apprécier à sa juste valeur le salut que je lui apporte. Il faut qu’elle se souvienne de mon présent divin pour qu’elle se souvienne de moi comme d’un démiurge.
Enfin, je referme ma mallette une fois l’opération achevée. Une fois encore, la fierté me submerge. Un humain défectueux est redevenu fonctionnel.
Seulement… Survivra-t-elle ?

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