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Santé !

Episode 10

Le livre d’Hariett

J’ai honte. La porte de mon bureau peureusement fermée à clef, j’espère que nul ne viendra me déranger. Je ne sais ce qui m’effraye le plus : être surpris avec ce livre entre les mains ou être interrompu pendant ma lecture. Avec une grande fébrilité, je tourne les pages du manuscrit sur lequel j’ai enfin pu mettre la main. Déchiffrer les tremblantes pattes de mouche qui le remplissent est devenu une tâche aisée pour moi et, bientôt, j’oublie que la main qui a tracé ces mots était secouée par la folie.
Comment collecter l’information et comment prendre des décisions. L’énergie mentale tournée vers l’individu ou vers l’environnement. Des oppositions qui paraissent simples, presque caricaturales, et qui pourtant font sens. Plus ma lecture avance, plus je dois reconnaître avec quelle maestria Katharina a achevé les études de Jung.
Seulement rendre hommage à la subtilité avec laquelle ce système est construit ne revient pas à le considérer vrai, car il ne peut être qu’erroné. L’esprit humain est bien trop complexe pour être appréhendé par un fou, pire encore, par une femme.
La dernière page achevée, je referme le livre et me dirige vers ma cheminée pour l’y brûler. Au dernier moment, je tressaille et m’arrête. Pris d’un absurde remord, je ne réduis pas à néant cette pseudo science et repose le livre sur mon bureau, caché sous d’autres ouvrages, bien plus sérieux cette fois-ci.
La peinture des psychés de l’importune Fenny et de l’innocent Fynn est presque parfaite, bien que la défunte n’ait pu parler à ces deux caricatures de son vivant. L’interrogatoire du vagabond n’a mené à rien. Il ne sait exactement ni d’où il vient ni quelles ont été ses plus jeunes années. Je suppose que questionner mon insupportable infirmière ne serait pas plus concluant.

Je suis peu à peu sorti de l’état d’hébétement dans lequel cette lecture m’avait plongé. D’une main hésitante, presque tremblante, je tourne à nouveau la clef dans la serrure et entrouvre la porte de mon bureau. Personne dans les couloirs. Alors je m’engage, le pas inutilement discret.
Après quelques mètres, je me ressaisis. Dans mon propre établissement, je n’ai nul besoin de me comporter en fautif. Au contraire. Je me trouve face à un fait étonnant que la science actuelle ne peut expliquer. Il ne me faut plus qu’une confirmation. La tête haute, je parcours les derniers couloirs qui me séparent de ma destination.
La porte grince avec douleur lorsque je l’ouvre et les ténèbres m’agressent les yeux. Çà et là, le faible éclat de quelque bougie permet à Hariett de ne pas se cogner aux rares meubles de sa chambre. Le ménage a dû être fait récemment car je peux respirer l’air sans être frappé par des miasmes.
Le bruit répétitif et presque inaudible d’un crayon grattant le papier me parvient après quelques instants. Assise à sa table, la malade continue de noircir de nombreuses pages, qu’elle jette négligemment au sol après les avoir remplies. La feuille ondule un instant dans l’obscurité et se pose sur ses sœurs en un tas miraculeusement parfait.
Je crains qu’une discussion avec Hariett ne m’apporte rien. Cette pauvre infirme n’a aucune conscience de ce qui se trame sous mon propre toit. De plus, retranchée du monde par son insatiable besoin d’écrire, elle ne sera réceptive à aucune de mes paroles. Elle n’a même pas remarqué mon intrusion. Respectant ce presque silence, je me baisse et saisis au vol l’un de ces graciles oiseaux. Je plisse les yeux. Lire dans une telle obscurité ne sera pas chose aisée.

Malgré ce handicap, je lis plus vite qu’elle n’écrit. Souvent sa plume s’arrête, hésite, rature et reprend. En fin d’après-midi, j’ai pu prendre connaissance de l’entièreté de cet ouvrage, si je peux donner ce nom à un tel ramassis de rêves épars. Loin du traité psychologique de sa sœur, Hariett s’est lancée dans la fiction. Pourtant, là, je ne remarque aucune intrigue principale, très peu de contexte, et les personnages naissent et s’évaporent au gré des envies d’une folle.
Seulement, pour une raison que je ne peux plus attribuer au hasard, certains de ses personnages reviennent au cours de ces centaines de pages. Une infirmière insupportablement arrogante et férue de bons sentiments, sur qui Hariett a projeté l’image d’une sauveuse. Un orphelin innocent qui vagabonde de-ci, de-là, aveugle à tout ce qui n’est pas son bonheur. Fenny et Fynn.
Plusieurs autres personnages sont récurrents. Si leur nombre était limité au début du récit, il a beaucoup augmenté après la mort de Katharina. J’en compte à présent quatorze. Mais qui sait ? Le compte pourrait encore augmenter. Avide, j’attrape sans attendre chaque nouvelle page qui tombe et la dévore des yeux. La cloche du repas va bientôt sonner.
Qui sait ce que me réserve Hariett d’ici là ?

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