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Santé !

Episode 2

Échec

Le bruissement de ces feuilles, que je tourne avec régularité, m’hypnotise et m’apaise. Nombre de mes collègues haïssent cette corvée administrative, ces nombreuses pages à remplir et à tamponner… Ce n’est pas mon cas. Lire les fiches de mes patients me permet de bien mieux les connaître que les quelques face à face durant lesquels ils étalent devant moi toute la noirceur de leur folie.
Je porte à mes lèvres une tasse emplie d’un thé rare et odorant, que je fais venir exprès d’Angleterre. Katharina, par exemple, celle que j’ai opérée ce matin. Je lève devant mes yeux une feuille, marquée de son nom quelconque et ornée de mon paraphe. Écouter cette pithiatique meugler qu’elle n’aurait pas dû être internée ne m’aidera pas à la soigner. En revanche ces quelques lignes, rédigées par sa famille, qui décrivent ses symptômes, son agitation, ses propos incohérents ainsi que les nombreuses heures durant lesquelles elle s’enfermait pour noircir des feuilles de phrases ineptes, me renseignent bien plus sur son trouble.
Les gonds de la porte grincent et, agacé par cette interruption, je relève la tête. Néanmoins l’intruse, qui passe une tête de fouine par l’entrebâillement, ne cille pas à l’expression de la juste colère répandue sur mon noble visage. Au contraire, elle ouvre franchement la porte et annonce, d’une voix dont la sonorité m’insupporte :

« Monsieur ! Katharina se meurt. »

Cette phrase me perce le cœur. Cependant, je reste impassible. Je me redresse quelque peu et, sévère, apostrophe cette inconnue en costume d’infirmière :

« Qui êtes-vous Mademoiselle ? Je ne me rappelle pas vous avoir vue auparavant dans mes services. »

L’inconnue répond d’une légère courbette tandis que ses yeux noisette luisent d’une malice qui ne me plaît guère :

« Je suis arrivée hier, Monsieur. Je m’appelle Fenny Seti. »

Je fronce les sourcils face à ce nom fantaisiste.

« Fanny, vous voulez dire ?
– Non Monsieur, Fenny. Mais qu’importe, Katharina se meurt ! »

Face à ce ton presque autoritaire, je tressaille. Je me reprends aussitôt et, après avoir lentement classé mes papiers, je me prépare à suivre l’impertinente Fenny.

Alors que je marche et prête un semblant d’oreille attentive à mon insupportable accompagnatrice, je sens le désarroi face à la mort de Katharina me submerger. Serait-ce mon troisième échec en une semaine ? Non seulement mon honneur en pâtit, mais encore je ne peux admettre les erreurs de cette science que j’estime inébranlable.
Je plisse le nez de dégoût lorsque la porte de la cellule de ma patiente s’ouvre, laissant passage à de repoussants effluves de sueur et de folie. Prenant sur moi, je m’avance dans cette salle poussiéreuse et laissée par son habitante dans le désordre le plus honteux. Je découvre, dans un lit aux draps crasseux et en désordre, la silhouette cadavérique de ma patiente. Sa tête est enroulée dans des linges imbibés de sang et de pus tandis que l’hystérique s’agite, secouée de spasmes.
C’en est trop pour moi, je ne peux supporter la vision de cette laideur, de mon échec. Je détourne la tête. Je laisse plutôt mon regard errer sur les quelques meubles insalubres qui encombrent cette pièce. Sur la table de chevet repose un tas de feuilles, ces feuilles qu’elle n’a cessé de noircir.
Machinalement, je m’en saisis pour les jeter au feu. Au même instant un cri déchirant, inhumain, retentit et je me retourne, tétanisé. Les yeux exorbités, Katharina me fixe et tend vers moi ses mains squelettiques. Elle hurle et m’ordonne, par mots désordonnés, de ne pas détruire son manuscrit.
J’ignore ces gémissements d’outre-tombe et commence à diriger les premiers feuillets vers les flammes graciles de la cheminée. Les cris se font plus puissants et plus aigus, à la limite du supportable.
Alors que je serre les dents, Fenny s’approche de moi et, d’un geste autoritaire, m’arrache le manuscrit des mains. Abasourdi par les hurlements de ma patiente, je ne réagis que trop tard et, alors que je fusille des yeux l’infirmière, celle-ci soutient mon regard.

« Monsieur, ce sont les dernières volontés d’une mourante. Vous vous devez de les respecter. »

La crécelle folle s’est tue. D’un geste du bras, Fenny désigne le cadavre aux yeux vitreux qui, à présent, va pourrir dans mon établissement. Paix à son âme.
Je baisse la tête et me pince le nez :

« Enterrez-la au plus vite ! »

D’un pas sec, je quitte la cellule malodorante. Mon énervement face à mon échec croît tandis que je m’éloigne. Cette erreur ne se reproduira plus. Enfin je ralentis, pensif. Avant que Fenny ne se trouve hors de vue, je me retourne et lui ordonne :

« Vérifiez l’état de la sœur de Katharina ! »

Cette folle n’a pas encore été réparée. J’ignore comment elle réagira au décès de son aînée.

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